L’histoire de la maison abandonnée !

« Mais il n’est point de hasard. Lorsque un homme trouve une chose qui lui est nécessaire, ce n’est pas au hasard qu’il le doit, mais à lui-même. C’est son propre désir qui la lui procure ».

Herman Hesse, romancier et poète allemand ( 1877-1962 )

La maison abandonnée

L’entrée de la maison abandonnée

Cela fait un moment que j’avais envie de raconter cette histoire. Une drôle d’histoire qui m’a profondément marquée. Une histoire absolument authentique. Elle remonte à quelques mois déjà. C’était la fin de l’été. Une période creuse du point de vue de l’actualité. Je suis au bureau, il fait chaud. La température avoisine les 30 degrés. Rien de bien passionnant à se mettre sous la plume. Un mail atterrit dans ma boîte professionnelle et vient me sortir de ma torpeur. Il vient de mon rédacteur-en-chef. Ce dernier me demande d’aller faire un tour dans un « squatt« . Il vient de recevoir un message outré d’un habitant d’un quartier bourgeois. L’homme dénonce avec une grande vivacité la présence  » d’intrus  » dans une belle maison de maître qui se situe à proximité de sa demeure. Il est en colère contre les forces de police  » qui laissent faire« . Le message n’est pas signé, ce qui arrive rarement, mais il semble cohérent, bien écrit. Ce n’est visiblement pas l’oeuvre d’un fou. Il n’y a rien de bien urgent à couvrir ce jour -là, nous voilà donc mon collègue et moi-même missionnés pour aller jeter un oeil à ce qui semble être un gîte de luxe pour âmes en errance. L’idée de mon chef est transparente comme une vitre fraîchement nettoyée : des squatteurs, des retraités fortunés scandalisés, des pouvoirs publics défaillants, les ingrédients essentiels d’ un bon sujet polémique sont en théorie réunis. Je soupire. J’ai horreur de ce genre de sujet. Il n’y a pas de surprises. Le monde est toujours divisé entre les gentils et les méchants. La vie est rarement aussi simple et tranchée.

Nous arrivons sur place, sans conviction. Rien ne semble indiquer à première vue que le lieu est habité. C’est une belle maison des années 20, de grande stature, aux volets fermés. Les ronces et la végétation entourent les murs défraîchis de ce qui semble avoir été la propriété d’une famille aisée. Nous interrogeons des passants, mais aucun ne semble avoir prêté attention à ce qui se tramait derrière la porte d’entrée condamnée de cette maison abandonnée.  Il n’y a pas d’ordures, pas de signe de vie. Pas l’ombre d’un  » punk à chien »  à l’horizon.

Nous aurions pu en rester là. Rentrer tranquillement au bureau. Après tout, nous n’avions pas matière à alimenter la polémique. Cependant,  poussés par un dernier sursaut de curiosité, nous décidons mon collègue et moi-même de contourner la maison et d’aller inspecter le jardin qui se trouve à l’arrière de cette grande bâtisse. Il n’y a pas de clôture, ce n’est pas bien compliqué. Nous découvrons alors cette verrière  d’un autre âge, ouverte à tous les vents et ce déconcertant petit escabeau , qui illustrent le début de ce post.

Il semblerait que la maison accueille bien finalement des invités surprises. Il n’y a toujours pas de bruit, aucun signe de vie, rien que cette fenêtre ouverte, qui vient titiller encore davantage notre curiosité. Nous aurions pu en rester là. Encore une fois. Mais cette fenêtre  semblait nous inviter à entrer.  Qui pouvait bien vivre dans cette maison ? C’était l’occasion de le savoir enfin. Mon collègue entre le premier. Je l’attends à l’extérieur, le coeur fébrile, en me demandant si le comité d’accueil allait être assuré par une armée de toxicomanes ou par des militants du collectif  » Droit au logement« .

Je l’avoue, ce petit moment de suspens a pimenté une journée qui s’annonçait bien morne. J’attends donc toujours bien sagement dans le jardin pendant que mon collègue s’engouffre dans une pièce sombre . Sa voix enjouée me parvient soudain.  Je l’entends dire :  » Bonjour Madame ! Ah, vous êtes toute nue « ! J’éclate de rire, interloquée. N’y tenant plus, je me hisse sur l’escabeau branlant, convaincue, que mon collègue est en train de me faire une bonne blague.

Je pose un pied dans la véranda, je lève les yeux et j’aperçois mon collègue en grande conversation avec une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle est loin d’être nue. En vérité, elle se rhabille. Elle vient de se lever. Dans le coin de la pièce où elle semble avoir pris ses quartiers d’été, j’aperçois un canapé élimé, quelques livres de philosophie, éparpillés, un duvet rouge et des vêtements chiffonnés. C’est le petit coin de  » Christine ». Elle nous reçoit, un sourire aux lèvres. Nous lui expliquons rapidement, qui nous sommes, mais elle ne semble  pas s’en soucier. Elle a les yeux ensommeillés. Des miettes de cannabis traînent sur la planche en contreplaqué qui lui sert de table basse.  L’atmosphère est détendue mais pas du tout glauque. Je ne saurai sans doute jamais pourquoi  » Christine « , ne s’est pas offusquée ce matin-là de notre présence impromptue. Elle nous explique qu’elle est étudiante. Elle est ici « en transition ». Elle ne s’étend pas sur elle, nous raconte juste qu’elle vit ici la plupart du temps toute seule.  » Venez, je vais vous faire visiter. Elle est extraordinaire cette maison« , nous lâche-t-elle d’une voix traînante. C’est le genre d’invitation qui ne se refuse pas lorsqu’on a l’âme aventureuse. Et vous l’aurez compris, il y a en moi un capitaine téméraire, qui ce jour là n’avait aucunement l’intention de rentrer au port, sans avoir goûter les saveurs d’une terre inconnue.

A ce moment là, je ne suis plus journaliste. Plus tout à fait. Je suis redevenue une enfant, explorant le grenier d’une vieille tante éloignée. Il y a en moi une grande excitation. Je suis une exploratrice, une archéologue, découvrant un temple perdu au milieu d’une forêt épaisse. J’ai 10 ans, je sais bien que je n’ai pas le droit d’être là, mais je n’ai pas peur. Dans l’instant présent, j’ai un trésor à découvrir. Je sais qu’il n’attend que moi. Le temps s’est arrêté, paralysant par la même occasion mon mental  et mes appréhensions. L’adulte responsable est restée dans le jardin. Et je ne regrette pas du tout d’avoir laissé l’enfant en moi prendre les commandes de ce curieux périple. Si je ne l’avais pas fait, je n’aurai pas été en mesure de vous raconter cette histoire. Et elle est loin d’être finie.

Premier constat, la maison est en très bon état : pas de tags, pas de déchets, les squatteurs de passage semblent prendre grand soin de cette imposante maison. Ce qui me frappe, c’est que l’électricité fonctionne. L’armoire à fusibles est pourtant loin d’être aux normes. Les pièces sont immenses, les plafonds, vertigineux. Il y a une salle de bal, un escalier en colimaçon sculpté dans un bois précieux, qui craque délicatement sous nos pas prudents. Tout est vide et d’une propreté stupéfiante. Un squatt 4 étoiles. Une arche de Noé de luxe. J’ai le sentiment d’ausculter le ventre d’un paquebot. Cette  maison est décidément colossale.

Nous découvrons deux étages, mais ils sont inaccessibles. De gros cadenas nous arrêtent d’emblée à chaque pallier. Nous poursuivons notre chemin jusqu’à un grenier poussiéreux. Et c’est dans cette atmosphère étrange et paradoxalement  tout à fait chaleureuse que nous découvrons, sous les toits, deux chambres absolument saisissantes. Il y a des lits en fer forgé, des gants de femmes taillés dans une fine dentelle blanche, une coiffeuse encombrée de poudres d’un autre âge, des boîtes de chocolats élégamment enrubannées, une armoire débordante de livres de biologie et de philosophie. Le sol est jonché de papiers. Il y a des affiches collées au mur. Tous ces documents jaunis datent de 1948. Je suis téléportée dans un autre temps. Tout est resté comme figé, comme si quelqu’un était parti précipitamment, laissant derrière lui un chaos ordonné. Chaque objet stocké dans ces deux chambres s’imprime au creux de ma rétine. J’ai la drôle de sensation de chercher quelque chose. Cela n’a pourtant aucun sens !

Puis, soudain, mon regard est attiré par un petit bout de papier coloré, étalé bien en évidence sur le sol à quelques centimètres de moi. Je m’empresse de le ramasser. Ce n’est pas un simple papier. C’est une carte. Elle est extrêmement bien conservée.

Et voilà à quoi elle ressemble.

Fra Angelico ( 1395-1455)

Fra Angelico ( 1395-1455)

Je ne suis pas particulièrement adepte des icônes religieuses. D’ailleurs ,entre nous, je suis profondément laïque. Tout ce qui touche à la religion, n’a pour moi rien de spirituel. Je crois en l’Homme pas dans les dogmes hérités d’obscurs livres saints. Mais malgré cela, cette carte m’interpelle. Je la trouve jolie. Elle dégage beaucoup de douceur. Je la retourne et là mon coeur s’emballe.  Des mots griffonnés à l’encre bleue. Une écriture soignée.  Un message venu d’un autre temps. Je viens de trouver mon trésor. J’ai des étincelles dans les yeux.

Voici donc ce que je découvre au dos de cette carte :

 » Je veux ! Qu’il a de force ce mot lancé tout court. Il aspire aux étoiles et les atteint toujours. Dans les difficultés de tes études, dans tes résolutions, n’oublie pas cette parole Julien. Si tu veux devenir un homme de caractère, mets-là en pratique. Sans volonté l’homme est une bête. Dans ta formation à la rude école de la vie, invoque la Vierge. Elle t’exaucera ».

Jos. B. 25 décembre 1942

Sans réfléchir, j’ai alors glissé cette carte dans mon sac. L’heure tournait. Il fallait penser à partir. Nous avons rapidement salué Christine et nous sommes repartis. La visite était terminée. Nos aventures avaient beau avoir été trépidantes,  je savais bien que je n’allais rien en faire de  » rentable« . Il n’y avait pas d’histoire au sens où l’entendait mon rédacteur -en -chef. Pas de toxicomanes hargneux, pas même un voisin en colère.  Juste une jeune fille et un grenier débordant de trésors oubliés.

Le lendemain, j’apprenais que les lointains propriétaires de la maison avaient finalement réussi à faire venir la police pour sécuriser les lieux. La véranda a été murée. Christine n’a pas pu rentrée  » chez elle « . Je ne l’ai jamais revue. Mon collègue et moi-même avons donc été les derniers à approcher les secrets de cette maison abandonnée. J’apprendrais plus tard qu’elle était délaissée depuis 7 ans. Les héritiers dont j’ai retrouvé vaguement la trace quelques semaines plus tard n’ont jamais fait mine de vouloir la vendre, au grand désarroi de tous les agents immobiliers de ce quartier huppé. Conflit de succession visiblement.

Etrange maison. Etrange découverte. Mystérieuse aventure. Qui pouvait bien être l’auteur de ce message oublié ? Pendant des jours, cette question n’a cessé de me hanter.

L’épilogue

Je ne suis pas en mesure de pouvoir le divulguer, mais la carte que j’ai glissé dans mon sac est loin d’être anonyme. Il y a un nom et le début d’un prénom. Je lis et relis cette carte. Et je m’interroge. Est-ce une femme ? Un homme ? Joseph ? Joséphine ? Josette ?  Pendant plusieurs jours, je n’ose pas aller plus loin. Puis je me lance. Sans réelles attentes, mais avec le besoin d’en savoir davantage. Avec une facilité déconcertante, je trouve un nom et un prénom qui correspondent à ceux de la carte. J’ai un numéro de téléphone, mais je n’ose pas appeler. Comment allais-je bien pouvoir expliquer que je me trouvais en possession d’une carte qui dormait dans un grenier depuis 70 ans alors que je n’étais pas sensée m’y trouver ? Le numéro est là, sur mon calepin. Je tente de l’ignorer. Un jour pourtant, sans réfléchir je prends mon téléphone et je compose le numéro. Un vieil homme décroche. Il a une voix claire mais néanmoins fatiguée. Je lui explique que je suis journaliste et que je travaille sur la seconde guerre mondiale. Je n’ai rien trouvé de mieux pour  l’aborder en douceur. Je trouve une astuce pour évoquer la carte, sans me confondre. Le monsieur est ravi de me parler de cette époque. Il a 94 ans. Il est bien l’auteur de cette carte. Et il me raconte. En 1942, il donne des cours de Français à l’un des jeunes garçons de cette famille de notable qui vit alors dans cette magnifique maison  » Arts déco ». Le fameux Julien du message était donc son élève. Il m’explique  ensuite qu’il a été enrôlé de force dans l’armée allemande en 1943, car il est alsacien. Il est envoyé sur le front russe, il vit des heures terribles, mais il s’en sort. A la fin de la guerre, il tente de renouer avec la famille de Julien, mais elle a déménagé. Il ne reverra jamais l’adolescent.

Longtemps, je me suis demandé si j’avais trouvé cette carte pour retrouver Julien, et permettre ainsi à Joseph de peut-être le revoir avant de mourir. Réflexe du mental.  Il fallait bien que je trouve une explication  » rationnelle » à cette aventure. Le fait est que je n’ai jamais réussi, malgré mes efforts,  à retrouver les coordonnées du fameux Julien. C’était peut-être le signe que je devais m’arrêter là.

En revanche, ce que je sais, c’est que cette carte ne me quitte plus. Je la conserve comme une relique sacrée dans mon carnet de notes. Elle est devenue mon talisman. A chaque fois que je doute  ou que je suis tentée de baisser les bras face aux difficultés de la vie, je récite le texte qu’elle contient comme on récite un mantra. Il y a une musique dans ces mots là qui me donne des frissons à chaque fois. Et quelque chose en moi dit : ce message, était pour toi.

Le hasard m’a mis cette carte entre les mains. Une carte lumineuse rédigée au coeur d’un des moments les plus sombres de notre Histoire. Tout un symbole. Un magnifique symbole.

 » Je veux ! Qu’il a de force ce mot lancé tout court. Il aspire aux étoiles et les atteint toujours »

Cette phrase est une lueur d’espoir qui nous incite à ne pas nous résigner, à avancer, à croire en la Vie, à la puissance du désir.

Peut-être que si ce message m’a été confié, c’est tout simplement pour que je conte son histoire aujourd’hui. Peut-être que ce message est arrivé jusqu’à moi  pour me rappeler, qu’il y a toujours quelqu’un qui veille sur nous, même dans les épisodes les plus sombres de notre vie.

Que retenir de cette aventure ? Rien de bien rationnel en tous cas. A vous d’écouter ce qu’elle murmure à votre coeur. Le mien me dit que cette histoire n’est sans doute pas arrivée par hasard. Depuis, je m’autorise à confier mes souhaits aux étoiles et vous savez quoi ? Elles me répondent toujours.

©larevolutioninterieure.com

Liens pour aller plus loin:

Qui était Fra Angelico ?

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Le congé solidaire : l’expérience de Florence !

Florence Guimezanes

Florence Guimezanes revient du Népal. Cette jeune parisienne consultante dans un cabinet de conseil a passé trois semaines en septembre dernier auprès de jeunes femmes victimes de violences domestiques et de trafic humain à Katmandou.  Durant ce voyage peu ordinaire, organisé dans le cadre d’un congé solidaire, elle a animé des ateliers à vocation thérapeutique au sein d’une association locale Planète Enfants. Une expérience très riche qu’elle partage avec nous ici.

« Chacun de nous peut représenter une différence réelle et substantielle sur cette planète. En vous engageant personnellement dans une quête de la conscience, vous assumerez vraiment un rôle marquant dans la transformation du monde. »
de Shakti Gawain extrait de La Transformation intérieure

Un voyage solidaire

« Je n’ai pas le sentiment d’être partie en mission pour sauver le monde. J’avais juste envie de faire quelque chose à mon modeste niveau  » , résume-t-elle dans un éclat de rire. Florence est une jeune trentenaire. L’altruisme, l’empathie sont des valeurs qui ont du sens pour elle depuis toujours. Cela aurait pu rester de belles idées, mais la jeune femme  décide de défendre ces valeurs  en s’engageant dans des actions concrètes. Ses recherches sur internet la mènent alors sur le site de  Planète Urgence, cette association met en relation des volontaires potentiels avec des associations en quête de compétences dans des pays en voie de développement.  « En allant sur leur site, j’ai tout de suite accroché sur cette association au Népal qui proposait d’aider des femmes victimes de trafic et de violences domestiques « , relate-t-elle. Elle commence par faire le bilan de ce qu’elle a à offrir. Et son goût pour la danse et le théâtre s’est tout de suite imposé. « La danse est un bon moyen d’exprimer les émotions et de se réconcilier avec le corps. Je me suis dit que je pouvais animer des ateliers autour de cela. Cela a plu à l’association. Planète Urgence ne recherche pas forcément des experts de l’humanitaire mais plutôt des gens motivés qui ont envie de transmettre un savoir. Avant de partir on est formé pour bien avoir en tête notre rôle de volontaire au cours de la mission« , explique-t-elle. Florence signe une convention avec l’association et son entreprise. Elle partira  sur ses congés, elle sera logée et nourrie par l’association qui l’accueille et les frais de mission seront en partie pris en charge par son employeur : c’est le principe d’un congé solidaire. Le projet est bien avancé quand, au dernier moment, son entreprise renonce à financer le voyage de Florence, restrictions budgétaires obligent. Elle décide malgré tout de partir. Pas question d’abandonner ce projet. L’engagement pousse à ne pas reculer au premier obstacle. Et la voilà qui atterrit à Katmandou en septembre dernier, accompagnée d’une autre volontaire, Sybille, une architecte qui l’accompagne pour animer des ateliers d’arts plastiques au sein de la même association.

 » Au début c’était difficile, à cause de la barrière de la langue. La plupart des femmes du foyer ne parlaient pas anglais. J’ai un peu tâtonné « , raconte la  jeune femme.  » J’avais bien réfléchi à ce que je voulais faire avant de partir. J’ai passé du temps à préparer ma  mission en lisant des livres sur l’art -thérapie et en recherchant des musiques variées. Ne sachant pas comment ça allait se passer, j’ai prévu un large éventail d’activités pour pouvoir m’adapter et j’ai affiné mes ateliers une fois sur place. »

Florence  découvre alors la terrible condition des femmes népalaises :  » Une partie des femmes qui se retrouve dans ces foyers a été chassé par leur belle- famille et leur mari. Au Népal, une femme ainsi répudiée ne peut pas retourner chez ses parents. C’est culturel.  Elle est donc souvent livrée à elle-même, sans qualification et sans moyens de s’assumer seule. La prostitution est également très répandue. Elle est plus ou moins choisie. Cela permet à des filles issues des campagnes de gagner de l’argent et d’en envoyer sous couvert d’un emploi  » honorable  » à leur famille restée au village. Nombreuses sont celles aussi qui sont kidnappées ou trompées par de fausses promesses d’emploi et se retrouvent vendues dans des bordels en Inde ». Certaines de  ces jeunes filles viennent de régions éloignées, où les conditions de vie sont dures. Elles ne sont jamais allés à l’école, ne savent ni lire, ni écrire et certaines n’ont  jamais tenu un crayon de leur vie. Le contexte est donc délicat mais Florence décide de faire confiance à son intuition. Au fil des jours, grâce à des activités simples et ludiques, la jeune femme finit par tisser un lien avec ces femmes du bout du monde.

Elle réussit à décrocher les premiers sourires en leur faisant imiter des animaux et danser la Macarena.  » J’ai commencé avec des danses et des jeux de groupe pour stimuler l’énergie collective et travailler la coordination « , explique-t-elle. Peu peu Florence tente de nouvelles choses et propose des séances de plus en plus construites. « Je leur ai proposé, par exemple, de danser les yeux bandés pour travailler le ressenti. L’objectif était d’être en accord avec la musique tout en faisant abstraction du regard des autres. « 

Florence utilise aussi la danse libre et le yoga pour les amener à prendre conscience de leur corps et à lâcher-prise. « On sentait que les femmes victimes de violences  avaient du mal à assumer leur personnalité. Leur corps était fermé, les bras souvent croisés, le regard fuyant. C’est sans doute chez elles que, paradoxalement, j’ai pu observé le plus de progrès » , raconte la jeune volontaire.

Au fil des jours, Florence commence à voir une subtile transformation s’opérer dans l’attitude de ces jeunes femmes bléssées par la vie.  » Au bout de trois semaines, certaines d’entre elles étaient plus souriantes, moins agressives. L’activité de groupe les stimulait. Ces ateliers artistiques ont permis je crois, de libérer des choses. Et puis on a beaucoup ri ensemble. C’est sans doute ce que je retiendrais de ce voyage. Les moments de joie partagés ! »

Une petite goutte d’eau dans un océan de misère 

 » J’ai eu un grand plaisir à observer les  progrès de ces femmes. C’est gratifiant. C’est peut-être une goutte d’eau  à l’échelle des problèmes de la planète mais en même temps je pense que c’est par ce type d’ actions aussi modestes soient-elles qu’on plante des graines de conscience » , explique Florence. D’autant que l’action des volontaires ne se limite pas à des ateliers ponctuels. Dans le cadre d’un congé solidaire, l’objectif est de rendre progressivement autonomes les personnes aidées localement. L’un des volets de la  mission de Florence consistait  à  former les membres de l’encadrement des foyers afin qu’ils puissent poursuivre eux-même les activités proposées.  » Nous étions heureuses l’autre volontaire française et moi même de voir qu’ils avaient envie de poursuivre certains ateliers. On a travaillé avec eux sur un plan d’action. Ils ont constaté que les arts plastiques étaient intéressants aussi pour les enfants.  Ils vivent avec leurs mères dans les foyers mais ils ne sont pas stimulés. Ils ne dessinent jamais. Leur mères n’ont pas été sensibilisées à cela. Ce n’est pas dans les mentalités »,  poursuit la jeune femme.

Au-delà de la satisfaction de se sentir utile Florence explique que cette expérience lui a aussi beaucoup apporté sur un plan plus intime : « En aidant les autres , je m’aide moi aussi à me développer, c’est un échange qui va dans les deux sens ». Elle mesure aussi sa chance de vivre dans un pays comme la France. Elle relativise aujourd’hui plus facilement les petits du tracas du quotidien et sait mieux apprécier ce qu’elle a :  » C’est tout bête, mais je fais aujourd’hui attention à ne pas gaspiller l’électricité. Au Népal  l’énergie est une denrée rare. La vie est rythmée par les coupures de courant. Alors une fois ici, je suis davantage consciente de mon confort de vie ».

Sa mission au Népal l’a aussi interrogée sur le système économique mondial et sur la notion même de développement. « La clé du développement passe forcément pour moi par l’éducation des femmes et des enfants. Dans des pays comme le Népal il y a encore beaucoup de travail. Je pense que l’objectif ce n’est pas d’ imposer nos solutions d’occidentaux , au contraire, il s’agit plutôt d’accompagner les habitants afin qu’ils deviennent des acteurs du changement dans leurs pays ».

On pourrait lui objecter que ces changements paraissent dérisoires face aux immenses défis que doivent relever les pays pauvres, mais Florence  ne veut surtout pas se laisser piéger par cette vision pessimiste du monde :  « On ne sait jamais d’avance quelles seront les retombées à long terme de nos actions. J’ai semé des graines en ne sachant pas quelles fleurs vont pousser. Mais si ça se trouve, de proche en proche, c’est tout un jardin qui va fleurir. C’est ça le mystère de la vie, on sème et on laisse la vie faire son oeuvre. Si ce que j’ai fait a des effets positifs sur le long terme, je pourrai dire que j’ai réussi ma mission. Pour moi c’est cela l’engagement. Agir à son niveau, avec ses moyens, mais agir. C’est la somme de ces petites actions qui créera selon moi un changement global ».

Liens pour aller plus loin :

Le congé solidaire avec Planet Urgence

Un rapport de l’ONU sur la condition des femmes au Népal

La terre n’est qu’un seul pays !

Ils ont l’air de se connaître depuis toujours. Ces quatre jeunes -là si vous les regardez , vous vous dîtes peut-être que ce sont des amis d’enfance en vacances dans la maison familiale de l’un d’entre eux. Et pourtant, ces quatre trentenaires se connaissent depuis quelques heures à peine, au moment où je prends cette photo. Je les rencontre à l’occasion d’un reportage. Anthony, à gauche de la photo acceuille  les trois autres gracieusement pour le week -end. C’est un adepte du couchsurfing. Oui , je sais, encore un mot anglais qui veut rien dire pour les Français 🙂 ! Il s’agit en fait d’un réseau dont l’objectif est de mettre en relation des voyageurs et des hébergeurs potentiels à travers la planète. Anthony  a 29 ans. Il est journaliste pour un magazine spécialisé dans la restauration à Paris. C’est l’un des ambassadeurs du couchsurfing  en France. Rencontre avec un nomade éclairé et ouvert sur le monde !

« Le tour du monde est la meilleure des Universités »

André Brugiroux : voyageur et auteur français dans   » La terre n’est qu’un seul pays « 

Le couchsurfing : une aventure humaine !

Ils parlent anglais parce que c’est plus facile de se comprendre comme ça. Laura est espagnole, Moritz est allemand.  Pierre est parisien.  Anthony les reçoit pour le week-end dans la maison de ses parents , dans un petit village situé à 10 minutes de Metz. Tous les quatre prennent un petit déjeuner tardif sur la terrasse ensoleillée de la maison. Anthony et ses trois invités sont à l’aise. Ils ne se connaissent pourtant que depuis la veille.  » C’est la magie du couchsurfing, quand on se  rencontre pour de vrai, le contact est  la plupart du temps facile« , sourit Anthony. Laura, Moritz et Pierre sont arrivés chez Anthony,  grâce au couchsurfing. Ce réseau  mondial met en relation des voyageurs sans le sou mais curieux de découvrir un pays  et des habitants prêts à ouvrir leurs maisons à de sympathiques étrangers.  Anthony a découvert l’Europe par ce moyen-là et depuis cinq ans, il reçoit régulièrement des couchsurfers chez lui, la plupart du temps à Paris où il vit et travaille.  » Quand je suis arrivé à Paris, je me suis vite rendu compte que les relations avec les gens étaient superficielles. On rencontre plein de gens au début,  mais personne n’a jamais vraiment le temps de rien. Du coup, j’ai commencé à chercher des sorties. Un soir, j’ai atterri dans une soirée apéro-métro. Le concept était de partager un verre et des chips avec d’autres personnes. Je me suis retrouvé avec plein d’étudiants étrangers. J’ai adoré cet état d’esprit d’ouverture. Ce sont eux qui ont commencé à  me parler ensuite du couchsurfing  » , raconte Anthony.

Le couchsurfing est né il y a plus de 10 ans. L’association Couchsurfing.com a elle été fondée par un Américain, Casey Fenton. En 2000, ce routard partait quelques jours en Islande mais n’avait aucune envie de dormir tout seul dans un hôtel. Il eut l’idée d’envoyer un mail à 1 500 étudiants de Reykjavik en leur demandant si certains étaient prêts à le loger pour quelques nuits. Il reçut des dizaines de propositions. L’expérience fut au-delà de ses espérances. À son retour, il eut l’idée de lancer le projet CouchSurfing. Il permet de se loger gratuitement dans le monde entier et surtout offre la possibilité de rencontrer les habitants des pays visités, de partager pour quelques jours leur quotidien et de bénéficier de leurs conseils avisés. Vous découvrez ainsi un pays à travers le regard des personnes  qui vous accueillent. Le couchsurfing n’a pas de frontières : le principal site d’échange d’hospitalité, couchsurfing.com, compte 3 millions de membres dans 247 pays ! (1)

Anthony est aujourd’hui un membre actif de cette communauté.  » J’ai hébergé chez moi plus de 100 personnes  et j’ai été moi-même reçu dans les quatre coins du monde chez au moins une trentaine de personnes. « J’adore cette façon de voyager, grâce au site internet on se choisit vraiment en fonction de nos affinités, de nos centres d’intérêt. Le surfcouching c’est plus qu’un site d’hébergement gratuit, c’est un véritable échange culturel. Ce qui fait qu’il y a rarement de mauvaises surprises« , précise le jeune voyageur au coeur nomade.

Le jeune homme est ouvert , il aime par dessus « comprendre l’autre et découvrir une nouvelle culture, une autre façon de vivre et de penser ». « On rencontre des gens qui nous parlent de leur pays, ils nous préparent des plats typiques, nous racontent avec émotions l’histoire de leur famille et de leur vie. Ils nous font visité des lieux qu’ils aiment. On est plus un touriste, on est un voyageur. On part à la rencontre des autres. On apprend  vraiment ainsi à comprendre l’autre, malgré les différences« . « Ce qui est bien aussi, poursuit-il, c’est que lorsqu’on recoit des gens, on redécouvre aussi  notre ville, notre quotidien. Les gens que je reçois à Paris sont si enthousiastes. Paris pour eux,c’est un rêve éveillé. Du coup, on s’émerveille avec eux. J’ai redécouvert Paris grâce à des voyageurs étrangers. Je me rends compte, que souvent les parisiens n’arrivent  plus à apprécier cette ville si belle, car ils sont emprisonnés dans le stress de leur vie quotidienne. Grâce au couchsurfing, je suis un parisien heureux ! », sourit-il.

Une planète sans frontières : une utopie ? 

Si les frontières existent bien sur les cartes du monde et dans les ministères des états, elles disparaissent d’années en années dans les esprits. Ce sont les  20- 30 ans qui ont appris a surfer sur cette nouvelle vague. Victimes de la crise, ils ont été obligé de trouver d’autres solutions pour continuer à voyager sans argent. Grâce à  internet on se connecte facilement  au reste du  monde, mais ce n’est pas tout. Ils ont bénéficié de l’ouverture d’esprit de leurs parents. Je rencontre la mère d’Anthony et je comprends tout de suite que c’est aussi grâce à elle qu’il est aujourd’hui l’homme curieux qu’il est devenu . Sylviane m’explique qu’elle n’a jamais été effrayée à l’idée d’imaginer son fils chez des inconnus à l’autre bout de la planète.  » Même si une maman, est toujours un peu inquiète« ,rigole-t-elle.  » Nous avons toujours voyagé avec nos enfants. Lorsqu’ils étaient petits on partait à travers l’Europe en camping-car. On a fait ça pendant 10 ans « . « Aujourd’hui Anthony est devenu ambassadeur du couchsurfing en France et sa soeur a tout lâché pour devenir comédienne à Berlin. L’ouverture d’esprit ça se transmet, on dirait !

Mais cette ouverture , cet attrait pour le voyage qui ne nécessite qu’un billet d’avion, un peu d’argent de poche et surtout un grand désir d’évasion fait encore peur au plus grand nombre.  » J’ai encore beaucoup d’amis, qui me prennent pour un fou« , relève Anthony. Beaucoup de gens en effet, n’envisagent pas une seconde de débarquer chez des inconnus et de partager avec eux leurs vacances. Il y a encore beaucoup de peurs et de méfiances ancrées dans les mentalités. L’expérience d’Anthony démontre pourtant, que l’ouverture d’esprit amène de belles rencontres.  » Le sens de l’hospitalité est universel. Et je garde de magnifiques souvenirs , je me suis fait des amis de coeur sur toute la planète. On se sent tous reliés. Et j’adore ça « !

Alors pourquoi Anthony n’a-t-il jamais eu peur de l’étranger ? Il réfléchit puis répond ceci : « Sans doute parce que je viens d’un petit village, quand j’étais enfant on fermait pas les portes à clé, on prenait l’apéro sur la place du village tous les soirs. J’ai grandi entouré d’adultes qui cultivait la convivialité. La convivialité, ça fait partie de la culture française  » . En l’écoutant, je me dis que le mot apéro ou apéritif ne trouve pas forcément d’équivalent à l’étranger. Quand le mot existe, bien souvent , c’est parce qu’il a été intégré par les autres cultures au temps où la France était ce pays que tout le monde admirait pour son savoir-vivre.

Ma rencontre avec Anthony a réveillé le souvenir d’une autre rencontre, avec le voyageur André Brugiroux, dix ans plus tôt. Ce français est l’ auteur de la « Terre n’est qu’un seul pays « , un livre publié en 1993. Dans cet ouvrage, il raconte son tour du monde en stop. Un voyage de 400 000 km qui a duré 18 ans, réalisé  avec seulement 1 dollar en poche par jour.  J’avais décidé de rencontrer cet homme incroyable après avoir découvert son livre dans un marché aux puces. Je suis alors étudiante à l’école de journalisme de Bordeaux et son témoignage m’inspire  mon mémoire de fin d’étude : un projet d’ émission de radio autour de la thématique du voyage et de l’échange culturel. Au cours de ma vie professionnelle et personnelle j’ai suivi ma route en voyageant à mon tour. J’ai ensuite compris de manière empirique la force du message de cet homme né après la guerre et poussé, à l’aube de ses vingt ans, par le désir de sortir des carcans de la société des années 60 . En rencontrant Anthony, plus de 10 ans plus tard, et en écrivant cet article je me dis que ce rêve d’une planète unie, imaginé par André Brugiroux n’était peut-être pas si utopique que ça. Je comprends d’autant mieux ce qu’il disait dans son livre dont voici un extrait :

 » J’ai appris durant mon tour des hommes, que chacune de nos actions se traduit par l’émission de « vibrations » qui, à la manière d’un boomerang, nous reviennent. Si nous agissons en parfait accord avec notre conscience et notre coeur, écrit-il, nous émettons de bonnes vibrations qui, en retour, créeront autour de nous une atmosphère de paix et de générosité : le paradis c’est sur la terre que l’on peut le vivre ».

Alors peut-on rêver aujourd’hui que demain, cette planète unie émerge du désir des hommes de se connecter autour des valeurs humanistes que sont : l’ouverture, l’acceptation de la différence, la générosité et le partage ? On peut commencer à le souhaiter avant de dire que ceci n’est qu’une utopie de plus .

Le couchsurfing a de toute façon déjà commencé à révolutionner le monde en mettant en contact des gens issus des quatre coins de la planète.

Comme le dit si bien Anthony : « Nous sommes  des millions actuellement à utiliser ce réseau. Après libre aux autres de venir nous rejoindre ou pas. »

(1) Source : Guide du routard

« J’ai remarqué qu’il n’y a que l’Europe seule où l’on vende l’hospitalité. Dans toute l’Asie on vous loge gratuitement ; je comprends qu’on n’y trouve pas si bien toutes ses aises. Mais n’est-ce rien que de se dire : Je suis homme et reçu chez des humains ? C’est l’humanité pure qui me donne le couvert. Les petites privations s’endurent sans peine quand le coeur est mieux traité que le corps. »

Les rêveries du promeneur solitaire  de Jean-Jacques Rousseau ( 1712-1778 )

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