L’éducation positive pour lutter contre le mal-être à l’école !

«  Quand je suis allé à l’école, ils m’ont demandé, ce que je voulais être quand je serai grand. J’ai répondu  » Heureux « . Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question. J’ai répondu qu’ils n’avaient pas compris la vie« John Lennon

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Je suis maman d’une petite fille de 6 ans, et comme tous les parents, je découvre et j’observe parfois avec stupeur le fonctionnement de certains enseignants. Ce que je constate à partir de mon expérience personnelle, c’est que ma fille a davantage peur d’échouer, qu’envie d’apprendre.  Elle a très peur de se tromper et de perdre ses « bons points » et pendant un temps elle se rendait à l’école avec cette peur coincée dans le ventre. Dès le premier trimestre, l’enseignante nous a alerté pour signaler ses difficultés en lecture. Ma fille n’avançait pas aussi vite que les autres. Durant cette conversation, l’enseignante m’a listé tous les points faibles de ma fille. Quand je lui ai demandé quels étaient ses points forts, elle a été déstabilisée. Elle avait l’habitude de pointer les lacunes, pas de valoriser les réussites  jugées « normales ». Cette expérience m’a conduite à m’interroger sur notre système éducatif.

A l’heure où la principale réforme proposée par le gouvernement français en matière d’éducation concerne les rythmes scolaires, je crois que le vrai débat est ailleurs.

Ilona Boniwell, experte en éducation positive !

Ilona Boniwell, experte en éducation positive !

C’est en faisant la connaissance de la chercheuse en psychologie, Ilona Boniwell, spécialiste de l’éducation positive, que j’ai compris à quel point la France était en retard en ce qui concerne le bien-être des élèves. Cette brillante universitaire enseigne à l’Université de East London et à l’Ecole Centrale à Paris. Elle a créé un programme au Royaume-Uni destiné à prévenir la dépression chez les élèves.  Elle vit cependant en France, ses enfants fréquentent des écoles françaises et son regard comparé sur nos deux  pays est très intéressant. Ilona Boniwell sera l’une des invitées du congrès francophone de psychologie positive qui se tiendra à Metz le 21 et 22 novembre 2013.

Rencontre avec une pionnière de l’éducation positive !

-Bonjour Ilona ! Qu’est-ce que l’éducation positive ?

– L’éducation positive propose d’améliorer l’état de bien-être des élèves. Elle vise à développer les compétences de bien-être,  d’épanouissement et le fonctionnement optimal des enfants, des adolescents et des étudiants. Elle répond à un besoin croissant des sociétés occidentales, confrontées à une augmentation sans précédent des symptômes de dépression chez les enfants et les adolescents. Environ 2% des enfants âgés de 11-15 et 11% des jeunes âgés de 16-24 ans au Royaume-Uni souffrent d’un trouble dépressif majeur. Aux États-Unis, environ un adolescent sur cinq a un épisode dépressif avant la fin de l’école secondaire.  Ce qu’on constate c’est que le bien-être des élèves ne dépend pas de la richesse d’un pays.  L’édition 2007 du rapport de l’UNICEF, qui présente une vue d’ensemble du bien-être des enfants dans les pays riches, montre que la France, les  États-Unis et le Royaume-Uni sont de très mauvais élèves dans ce domaine. La France est le premier pays consommateur en Europe d’anti-déprésseurs ! Ce n’est pas anodin ! Le Royaume-Uni a réagi et il y a aujourd’hui une véritable volonté politique de lutter contre la dépression des jeunes. Des programmes ont été lancés pour améliorer le bien-être des élèves d’ici à 2020.

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-Vous avez créé il y a 4 ans à Londres un programme très intéressant dont l’objectif est justement de prévenir les troubles dépressifs et anxieux des enfants. Comment fonctionne-t-il ?

– Ce programme a été mis en place aujourd’hui dans 8 écoles, principalement dans des quartiers défavorisés de Londres. 2000 élèves âgés de 11 à 13 ans, en bénéficient actuellement. L’objectif de ce programme est d’aider les jeunes à prendre conscience de leurs pensées négatives. Ils apprennent à comprendre le lien entre les pensées et les émotions. Ils apprennent également à comprendre leurs schémas de pensées et à transformer leurs ressentis négatifs en leur donnant un nouveau sens. Nous travaillons à partir de leurs expériences et à partir de situations concrètes. Par exemple : un enfant s’approche d’un groupe d’enfants et ils se mettent à rire. Dans un premier temps l’enfant peut imaginer qu’ils ne moquent de lui, ce qui va engendrer un sentiment négatif et atteindre son estime de lui-même. A force de s’accumuler cette négativité, va impacter sa confiance et ses résultats scolaires. Nous proposons donc de revenir sur ces situations quotidiennes avec les enfants. Notre objectif est de les aider à prendre conscience de leur façon de penser et d’interpréter les évènements. Parallèlement, ils développent leurs capacités à s’affirmer et à résoudre des problèmes. Nous les aidons  à construire leur «résilience»  en identifiant leurs forces, leurs réseaux de soutien social et  leurs sources d’émotions positives.  L’analyse statistique des données montre que cela fonctionne. Ce programme est organisé en 12 ateliers, il ne demande que 3 jours de formation aux enseignants.

-Vous connaissez bien les systèmes éducatifs français et britanniques. Quels sont les différences et les points positifs dans chaque pays ?

– Au Royaume-Uni tout n’est pas rose, il y a des problèmes de discipline, les enfants n’ont pas de devoirs, on ne leur demande pas de travailler à la maison, contrairement à ce qui se pratique en France. Mais au Royaume-Uni , le système éducatif est beaucoup plus ouvert à des programmes qui permettent de renforcer la confiance en soi des enfants. En France, c’est plus compliqué, tant l’accent est mis sur les connaissances à acquérir. On ne se préoccupe pas du bien-être psychologique des élèves. Pourtant il est essentiel à un bon apprentissage. Il a été scientifiquement prouvé que la peur inhibe la faculté d’apprendre. Un enfant qui a peur n’est pas en mesure de retenir des connaissances d’une manière efficace.

-En tant que parents que pouvons-nous faire pour aider nos enfants, en particulier en France ?

– En France, j’observe que certains enseignants envoient de nombreux messages culpabilisants. Il y a beaucoup de jugement dans leur façon de communiquer.  C’est donc aux parents de continuer à  encourager leurs enfants, en valorisant leurs réussites. Il faut leur enseigner la flexibilité de penser, afin qu’ils apprennent à dissocier le jugement d’un enseignant à leur égard, et qui ils sont. Toutes les recherches menées prouvent que l’ anti-dépresseur le plus efficace, c’est la confiance et les encouragements que l’on reçoit des autres. On peut également gagner davantage de confiance en soi grâce à des activités extra-scolaires. L’important c’est que l’enfant soit valorisé lorsqu’il réussit quelque chose. Bien qu’il soit difficile de définir ce qui fait une bonne école, les chercheurs reconnaissent qu’il s’agit d’un type d’école qui encourage les élèves à s’engager avec enthousiasme dans l’apprentissage. Alors bien sûr, cette vision des choses a encore du mal à s’imposer en France, mais je croise régulièrement de jeunes enseignants qui sont intéressés par la psychologie positive. Plus ils seront nombreux à s’y intéresser, plus ils adapteront leur pratique. Je ne désespère pas de voir un jour des programmes basés sur la psychologie positive se développer dans les écoles françaises. Pour l’instant seules des écoles privées se sont montrées intéressées par mon programme. Mais il ne faut pas désespérer, le système éducatif français finira bien par changer !

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©larevolutioninterieure.com

Liens utiles :

Un livre pratique et très intéressant sur le sujet à offrir à tous les enseignants !

Et vous qu’en pensez-vous ? Quelles sont vos réflexions et vos expériences avec vos enfants ??? La discussion est ouverte !

Le congé solidaire : l’expérience de Florence !

Florence Guimezanes

Florence Guimezanes revient du Népal. Cette jeune parisienne consultante dans un cabinet de conseil a passé trois semaines en septembre dernier auprès de jeunes femmes victimes de violences domestiques et de trafic humain à Katmandou.  Durant ce voyage peu ordinaire, organisé dans le cadre d’un congé solidaire, elle a animé des ateliers à vocation thérapeutique au sein d’une association locale Planète Enfants. Une expérience très riche qu’elle partage avec nous ici.

« Chacun de nous peut représenter une différence réelle et substantielle sur cette planète. En vous engageant personnellement dans une quête de la conscience, vous assumerez vraiment un rôle marquant dans la transformation du monde. »
de Shakti Gawain extrait de La Transformation intérieure

Un voyage solidaire

« Je n’ai pas le sentiment d’être partie en mission pour sauver le monde. J’avais juste envie de faire quelque chose à mon modeste niveau  » , résume-t-elle dans un éclat de rire. Florence est une jeune trentenaire. L’altruisme, l’empathie sont des valeurs qui ont du sens pour elle depuis toujours. Cela aurait pu rester de belles idées, mais la jeune femme  décide de défendre ces valeurs  en s’engageant dans des actions concrètes. Ses recherches sur internet la mènent alors sur le site de  Planète Urgence, cette association met en relation des volontaires potentiels avec des associations en quête de compétences dans des pays en voie de développement.  « En allant sur leur site, j’ai tout de suite accroché sur cette association au Népal qui proposait d’aider des femmes victimes de trafic et de violences domestiques « , relate-t-elle. Elle commence par faire le bilan de ce qu’elle a à offrir. Et son goût pour la danse et le théâtre s’est tout de suite imposé. « La danse est un bon moyen d’exprimer les émotions et de se réconcilier avec le corps. Je me suis dit que je pouvais animer des ateliers autour de cela. Cela a plu à l’association. Planète Urgence ne recherche pas forcément des experts de l’humanitaire mais plutôt des gens motivés qui ont envie de transmettre un savoir. Avant de partir on est formé pour bien avoir en tête notre rôle de volontaire au cours de la mission« , explique-t-elle. Florence signe une convention avec l’association et son entreprise. Elle partira  sur ses congés, elle sera logée et nourrie par l’association qui l’accueille et les frais de mission seront en partie pris en charge par son employeur : c’est le principe d’un congé solidaire. Le projet est bien avancé quand, au dernier moment, son entreprise renonce à financer le voyage de Florence, restrictions budgétaires obligent. Elle décide malgré tout de partir. Pas question d’abandonner ce projet. L’engagement pousse à ne pas reculer au premier obstacle. Et la voilà qui atterrit à Katmandou en septembre dernier, accompagnée d’une autre volontaire, Sybille, une architecte qui l’accompagne pour animer des ateliers d’arts plastiques au sein de la même association.

 » Au début c’était difficile, à cause de la barrière de la langue. La plupart des femmes du foyer ne parlaient pas anglais. J’ai un peu tâtonné « , raconte la  jeune femme.  » J’avais bien réfléchi à ce que je voulais faire avant de partir. J’ai passé du temps à préparer ma  mission en lisant des livres sur l’art -thérapie et en recherchant des musiques variées. Ne sachant pas comment ça allait se passer, j’ai prévu un large éventail d’activités pour pouvoir m’adapter et j’ai affiné mes ateliers une fois sur place. »

Florence  découvre alors la terrible condition des femmes népalaises :  » Une partie des femmes qui se retrouve dans ces foyers a été chassé par leur belle- famille et leur mari. Au Népal, une femme ainsi répudiée ne peut pas retourner chez ses parents. C’est culturel.  Elle est donc souvent livrée à elle-même, sans qualification et sans moyens de s’assumer seule. La prostitution est également très répandue. Elle est plus ou moins choisie. Cela permet à des filles issues des campagnes de gagner de l’argent et d’en envoyer sous couvert d’un emploi  » honorable  » à leur famille restée au village. Nombreuses sont celles aussi qui sont kidnappées ou trompées par de fausses promesses d’emploi et se retrouvent vendues dans des bordels en Inde ». Certaines de  ces jeunes filles viennent de régions éloignées, où les conditions de vie sont dures. Elles ne sont jamais allés à l’école, ne savent ni lire, ni écrire et certaines n’ont  jamais tenu un crayon de leur vie. Le contexte est donc délicat mais Florence décide de faire confiance à son intuition. Au fil des jours, grâce à des activités simples et ludiques, la jeune femme finit par tisser un lien avec ces femmes du bout du monde.

Elle réussit à décrocher les premiers sourires en leur faisant imiter des animaux et danser la Macarena.  » J’ai commencé avec des danses et des jeux de groupe pour stimuler l’énergie collective et travailler la coordination « , explique-t-elle. Peu peu Florence tente de nouvelles choses et propose des séances de plus en plus construites. « Je leur ai proposé, par exemple, de danser les yeux bandés pour travailler le ressenti. L’objectif était d’être en accord avec la musique tout en faisant abstraction du regard des autres. « 

Florence utilise aussi la danse libre et le yoga pour les amener à prendre conscience de leur corps et à lâcher-prise. « On sentait que les femmes victimes de violences  avaient du mal à assumer leur personnalité. Leur corps était fermé, les bras souvent croisés, le regard fuyant. C’est sans doute chez elles que, paradoxalement, j’ai pu observé le plus de progrès » , raconte la jeune volontaire.

Au fil des jours, Florence commence à voir une subtile transformation s’opérer dans l’attitude de ces jeunes femmes bléssées par la vie.  » Au bout de trois semaines, certaines d’entre elles étaient plus souriantes, moins agressives. L’activité de groupe les stimulait. Ces ateliers artistiques ont permis je crois, de libérer des choses. Et puis on a beaucoup ri ensemble. C’est sans doute ce que je retiendrais de ce voyage. Les moments de joie partagés ! »

Une petite goutte d’eau dans un océan de misère 

 » J’ai eu un grand plaisir à observer les  progrès de ces femmes. C’est gratifiant. C’est peut-être une goutte d’eau  à l’échelle des problèmes de la planète mais en même temps je pense que c’est par ce type d’ actions aussi modestes soient-elles qu’on plante des graines de conscience » , explique Florence. D’autant que l’action des volontaires ne se limite pas à des ateliers ponctuels. Dans le cadre d’un congé solidaire, l’objectif est de rendre progressivement autonomes les personnes aidées localement. L’un des volets de la  mission de Florence consistait  à  former les membres de l’encadrement des foyers afin qu’ils puissent poursuivre eux-même les activités proposées.  » Nous étions heureuses l’autre volontaire française et moi même de voir qu’ils avaient envie de poursuivre certains ateliers. On a travaillé avec eux sur un plan d’action. Ils ont constaté que les arts plastiques étaient intéressants aussi pour les enfants.  Ils vivent avec leurs mères dans les foyers mais ils ne sont pas stimulés. Ils ne dessinent jamais. Leur mères n’ont pas été sensibilisées à cela. Ce n’est pas dans les mentalités »,  poursuit la jeune femme.

Au-delà de la satisfaction de se sentir utile Florence explique que cette expérience lui a aussi beaucoup apporté sur un plan plus intime : « En aidant les autres , je m’aide moi aussi à me développer, c’est un échange qui va dans les deux sens ». Elle mesure aussi sa chance de vivre dans un pays comme la France. Elle relativise aujourd’hui plus facilement les petits du tracas du quotidien et sait mieux apprécier ce qu’elle a :  » C’est tout bête, mais je fais aujourd’hui attention à ne pas gaspiller l’électricité. Au Népal  l’énergie est une denrée rare. La vie est rythmée par les coupures de courant. Alors une fois ici, je suis davantage consciente de mon confort de vie ».

Sa mission au Népal l’a aussi interrogée sur le système économique mondial et sur la notion même de développement. « La clé du développement passe forcément pour moi par l’éducation des femmes et des enfants. Dans des pays comme le Népal il y a encore beaucoup de travail. Je pense que l’objectif ce n’est pas d’ imposer nos solutions d’occidentaux , au contraire, il s’agit plutôt d’accompagner les habitants afin qu’ils deviennent des acteurs du changement dans leurs pays ».

On pourrait lui objecter que ces changements paraissent dérisoires face aux immenses défis que doivent relever les pays pauvres, mais Florence  ne veut surtout pas se laisser piéger par cette vision pessimiste du monde :  « On ne sait jamais d’avance quelles seront les retombées à long terme de nos actions. J’ai semé des graines en ne sachant pas quelles fleurs vont pousser. Mais si ça se trouve, de proche en proche, c’est tout un jardin qui va fleurir. C’est ça le mystère de la vie, on sème et on laisse la vie faire son oeuvre. Si ce que j’ai fait a des effets positifs sur le long terme, je pourrai dire que j’ai réussi ma mission. Pour moi c’est cela l’engagement. Agir à son niveau, avec ses moyens, mais agir. C’est la somme de ces petites actions qui créera selon moi un changement global ».

Liens pour aller plus loin :

Le congé solidaire avec Planet Urgence

Un rapport de l’ONU sur la condition des femmes au Népal

L’école de demain est à inventer !

Gabriel Michel est maître de conférences à l’Université de Lorraine à Metz située dans l’est de la France, à 50 km à peine de l’Allemagne. Diplômé de psychologie cognitive et d’informatique il travaille au sein du laboratoire de recherche Interpsy  ETIC.  Il y étudie  au côté d’autres chercheurs les mécanismes de l’apprentissage, de la perception, de l’attention et de la communication. A l’heure où le décrochage scolaire en France inquiète l’OCDE, Gabriel Michel nous éclaire sur les méthodes éducatives qui fonctionnent et partage avec nous le fruit de près de 10 années de recherche autour du thème de la transmission des savoirs. Pour lui, l’enfant doit revenir au coeur du système éducatif  français. Rencontre avec un humaniste optimiste!

« L’ignorant n’est pas celui qui manque d’érudition mais celui qui ne se connaît pas lui-même »

Jiddu Krishnamurti, philosophe indien ( 1895-1986 )

 

On apprend mieux  en collaborant !

 » Un prof arrive dans sa classe et dit Bonjour à ses élèves. Dans les pays nordiques , les élèves répondent Bonjour sur le même ton que le prof. En Angleterre, ils répondent Bonjour Monsieur. En France ils ouvrent leurs cahiers et ils écrivent Bonjour ». La plaisanterie est lancée sur un ton goguenard, mais elle en dit long sur le sentiment de Gabriel à propos du système éducatif français.  Depuis de nombreuses années cet enseignant étudie sous tous les angles possibles les mécanismes de l’apprentissage.  Pour examiner ce vaste sujet il s’est entouré de collègues psychologues, ergonomes,  informaticiens, ingénieurs et de spécialistes en sciences  humaines. » Dans ce laboratoire nous essayons de trouver de nouveaux modèles pour mieux comprendre les comportements humains« , explique-t-il. Comment  transmettre les savoirs ? Quelles sont les pédagogies qui fonctionnent ? Voilà le genre de questions que se posent les membres de cette équipe pluridisciplinaire. Au moment où le gouvernement français lance une vaste consultation sur l’avenir de l’école, leurs observations ne sont pas sans intérêt.

Pour Gabriel Michel les données récoltées ces dernières années ont le mérite d’être claires. La qualité de l’apprentissage est indissociable d’une bonne relation entre un maître et ses élèves. La transmission d’un savoir passe forcément par un échange. En France cet échange est bâti sur un modèle qui met l’enseignant au coeur du système.  » On considère l’enseignant comme celui qui sait et qui offre son savoir à des élèves priés d’intégrer des connaissances. Dans notre pays, les enseignants ont peu de temps à consacrer individuellement à chaque élève. Le savoir est donc transmis de manière globale or de récentes recherches  ont démontré que cette façon de procéder n’est pas très pertinente » , relève Gabriel Michel.  » On sait que l’apprentissage collaboratif est plus efficace. Prenez deux classes, par exemple.  La première est une classe avec un apprentissage dit frontal c’est -à -dire avec un schéma classique maître-élèves et une autre classe où l’on privilégie un apprentissage collaboratif, c’est-à-dire un apprentissage co-construit entre les élèves et entre le professeur et les élèves. Et bien,  les résulats d’un point de vue expérimental montrent que les enfants de la classe collaborative savent plus de choses que les enfants de la classe classique et s’en souviennent plus longtemps« , précise le maître de conférences.

La transmission d’un savoir serait ainsi plus efficace lorsqu’elle est enrichie par un échange constructif . « Lorsque vous avez une idée en tête, tant que vous ne l’évoquez pas oralement devant d’autres, ou que vous le n’écrivez pas , elle reste incomplète », détaille le chercheur. » On doit préciser les choses , aller dans les détails car transmettre un savoir , c’est aussi se confronter à l’autre . C’est cet échange qui fait avancer, parce que cet échange enrichit et affine les connaissances que l’on souhaite faire passer ».

Au sein d’une classe collaborative, les enfants découvrent eux-même les exercices. Ceux qui comprennent plus vite sont chargés d’expliquer ce qu’ils ont compris aux autres. Ils choisissent les sujets  qu’ils souhaitent aborder en classe et avancent à leur rythme. C’est exactement ce que propose  des écoles alternatives comme les écoles Montessori ou Freinet. Ces établissements privilégient l’autonomie  et stimule le désir d’apprendre des élèves. En France ces écoles, toujours privées, restent encore confidentielles.

« L’éducation devient de la plus grande importance. L’éducation n’étant pas simplement l’acquisition de connaissance technique, mais la compréhension, avec sensibilité et intelligence, du problème global de vivre – dans lequel est inclus la mort, l’amour, le sexe, la méditation, la relation, et aussi le conflit, la colère, la brutalité et tout le reste – ce qui est la structure de l’existence humaine dans son ensemble »

Jiddu Krishnamurti

Et si l’école enseignait la connaissance de soi ?

Gabriel Michel m’explique que les résultats des chercheurs actuels sur les classes collaboratives ne font que valider les idées diffusées au  siècle dernier par le grand philosophe et pédagogue indien Jiddu Krishanmurti ( 1895- 1986). Il s’agit du  philosophe contemporain le plus connu en Inde.  Il est primordial selon ce philosophe  de stimuler la créativité des enfants car c’est la meilleure façon de favoriser l’émergence d’esprits libres et ouverts sur le monde.

Les 3 principes défendus dans son livre Réponses sur l’éducation sont les suivants :

1) L’éducation sert à trouver son chemin dans la vie

2) L’éducation, c’est l’apprentissage de la connaissance de soi

3) L’éducation doit être fondée sur le  plaisir d’apprendre et non sur  la peur du châtiment ou de la punition

En 1952, il s’adresse à de jeunes enfants en Inde en leur disant ceci : « L’éducation vraie devrait vous aider à être si intelligent qu’avec cette intelligence vous puissiez choisir un travail que vous aimez, quand bien même ne suffirait-il pas à vous nourrir, mais à ne pas faire quelque chose de stupide qui vous rendrait malheureux pour le reste de votre vie. »

Une philosophie qui semble bien éloignée de notre système éducatif, obsédé par les évaluations, les résultats et la compétition. L’école sert à décrocher un diplôme, ultime sésame destiné à obtenir un emploi rémunérateur. Au sein de notre culture matérialiste, la performance, le résultat, la compilation de connaissances sont mieux valorisées que la curiosité, les ressources personnelles ou la créativité. Mais ces diplômes nous permettent-ils pour autant de devenir des êtres humains accomplis et de trouver notre  place dans le monde ? Sommes-nous plus heureux lorsque nous accumulons les connaissances théoriques ? A quoi donc peut bien servir tout ce savoir ? Nous aide-t-il vraiment à nous sentir utile dans un travail épanouissant ?

 

Gabriel Michel  est depuis plusieurs années responsable d’un cursus franco-allemand à l’Université de Lorraine. Il explique qu’à chaque rentrée , il est abasourdi de constater le gouffre qui sépare les étudiants français et allemands.  « Vous connaissez  la différence entre étudiant français et allemand ? L’étudiant français est un étudiant, l’étudiant allemand est une personne » . Derrière cette boutade se cache un constat :  » Après le lycée un  jeune allemand sur deux  décide de voyager pendant un an. Il fait des stages de langues dans des pays étrangers ou alors il s’engage dans des associations pour savoir ce qu’il veut faire. En France, dès la seconde un lycéen doit se positionner. La Fac ou les Grandes écoles. Il faut être productif et performant. On conseille aux jeunes  de ne surtout pas prendre de break. Résultat tout le monde a peur. Les étudiants se battent pour rentrer dans le moule. C’est ainsi que l’on fabrique des étudiants soumis.  Voyager, c’est aussi s’ouvrir au monde et développer son esprit critique. Et visiblement la société française ne favorise pas cela » , développe Gabriel Michel.

Un autre système éducatif est-il possible ?

Longtemps vanté comme l’un des meilleurs au monde , le système éducatif français peine actuellement à réduire la fracture sociale. Selon le dernier rapport de l’OCDE sur l’éducation en Europe, les jeunes adultes dont les parents ne sont pas diplômés du deuxième cycle de l’enseignement secondaire ont toujours moins de chance de suivre des études supérieures. Pour Gabriel Michel, c’est bien la preuve que notre pays n’innove pas suffisamment :  » On est toujours au 18ème siècle. La classe dirigeante a intérêt à conserver le système actuel car il reproduit les inégalités sociales. Nous vivons ,comme le disait le sociologue Pierre Bourdieu, dans une société de caste. L’élite essaie de garder son capital social. On voit bien que si le système éducatif français était plus efficace, ça voudrait dire que les enfants défavorisés accèderaient plus facilement aux postes de pouvoir. »

Pourtant, certaines expériences ont démontré que le recrutement de jeunes issus de milieux sociaux dits « défavorisés » donnaient de bons résultats.  » A l’Université de Lorraine, nous avons créé un cursus avec obligation de recruter 50 pour cent de boursiers. La moitié des élèves était allemande, l’autre moitié française. Nous avons construit un programme où chaque étudiant passe obligatoirement  6 mois à l’étranger et anime des cours.  Les résultats ont été très prometteurs : de nombreux jeunes ont ensuite monté leur entreprise. L’un de ces étudiants est devenu le webmaster de Greenpeace à Amsterdam, un autre a ouvert une start up en Inde autour de l’apprentissage des langues », explique l’enseignant.

A l’heure où le nouveau gouvernement français affirme vouloir faire évoluer l’école, il serait peut-être temps que les spécialistes de la pédagogie et de l’apprentissage soient enfin entendus. On connaît la lourdeur de l’éducation nationale, ce « Mamouth » que certains jugent impossible à réformer. Pour Gabriel Michel, s’attaquer au système ne servirait à rien. Il faudrait  plutôt selon lui, le changer de l’intérieur. Philippe Meirieu, l’un des spécialistes français des sciences de l’éducation, professeur à l’Université Lumière de Lyon ne dit pas autre chose sur son site internet :  » Il est important que les militants pédagogiques s’inscrivent dans des réseaux et communiquent entre eux« , écrit-il. Cela signifie que les enseignants doivent s’entraider, échanger et se rassembler autour de valeurs communes pour innover et créer l’école de demain.

Le réseau européen COMENIUS propose déjà de fédérer les enseignants et les éducateurs de toute l’Europe. Ce projet a pour but d’étudier les meilleures pratiques pédagogiques. L’objectif  est de vraiment généraliser ce que l’on fait de mieux en matière d’éducation à tous les pays de la communauté européenne. L’idée serait ensuite de diffuser gratuitement des vidéos comprenant à la fois des outils théoriques et des études de cas sur internet, afin que chaque  enseignant qui le souhaite puisse accéder à une formation continue enrichie par les expériences de leurs collègues européens. Le projet prévoit également d’envoyer des enseignants français dans des écoles pilotes, dans des pays comme la Finlande, connus pour l’ efficacité de leur école publique.  Pour Gabriel Michel le salut éducatif de la France passera peut-être par des décisions à l’échelle européenne. Contrairement à certains de ses collègues il a décidé de ne pas céder au pessimisme ambiant. Il ose dire qu’il est confiant pour l’avenir ! Alors pourquoi ne pas commencer à y croire ?

Rêvons de cette école du future. C’est sans doute la meilleure façon de commencer à la construire !

Je vous suggère la lecture de ce livre : On achève bien les élèves de Peter Gumbel. Edifiant !

Liens utiles :

Regards sur l’éducation 2012 : l’étude de l’OCDE

L’éducation selon Jiddu Krishnamurti

L’histoire de la pédagogie

Le réseau européen COMINUS sur les meilleures pratiques pédagogiques 

L’école finlandaise un exemple pour la France ?