D’où vient le sentiment de solitude ?

« La solitude se présente sous deux formes. Quand elle est désirée, c’est une porte que l’on ferme sur le monde. Mais quand c’est le monde qui nous rejette, la solitude, alors, devient une porte ouverte, inutilisée. »

 Dean Koontz, écrivain américain 

"Solitude" par Sandra C.

« Solitude » par Sandra C.

Je me promenais sous la pluie à Paris et mon regard a été attiré par cette improbable chaussure de femme perdue au milieu de la rue ruisselante. Les passants que j’observais semblaient indifférents à cette curiosité, tout occupés qu’ils étaient à presser le pas, en maudissant ce crachin automnal qui brouille la vue et glace le sang avec tant de ferveur ces derniers jours. Je me suis cependant arrêtée pour réaliser cette photo, touchée par la poésie de cette image. Qui pouvait bien avoir perdu cet élégant escarpin dans ce quartier huppé du 8ème arrondissement de Paris un jour de pluie ? Quelle Cendrillon avait bien pu courir si vite qu’elle en aurait oublié sa pantoufle de vair avec pour écrin les gracieux pavés parisiens ?
Le mystère reste entier mais il m’a inspiré ce billet.
Quand je regarde cette photo, je ressens une drôle de tristesse. Cette tristesse qui n’appartient à personne et que tout le monde ressent un jour où l’autre. La tristesse de la perte. Vous perdez quelque chose ou quelqu’un et vous voilà dépossédé d’un morceau de vous. Incomplet. Mutilé. Cela peut être un amour, un objet cher à votre coeur, un ami parti trop tôt. Quand vous perdez quelque chose d’important pour vous, le vide se remplit d’un douloureux sentiment de solitude.
Le sentiment de solitude n’a finalement rien à voir avec la solitude elle-même. Nous avons tous besoin d’être seuls parfois pour réfléchir, pour méditer, pour écrire, travailler, pour nous concentrer. Dans ces moments là, la solitude devient une amie bienveillante qui nous enveloppe de sa généreuse présence bienfaisante. Nous sommes si sollicités par le monde extérieur. Les bruits du dehors ne cessent de nous détourner de notre monde intérieur. Il y a les enfants qui réclament notre attention, les sollicitations professionnelles, amicales, familiales. Toutes ces obligations qui nous détournent de ce tête à tête avec nous-même. Il est pourtant nécessaire à mes yeux de célébrer régulièrement ce rendez-vous pour éviter de nous perdre parmi les besoins des autres.
Oeuvre : Marcos Bontempo.  Artiste argentin.

Oeuvre : Marcos Bontempo.
Artiste argentin.

Etrange paradoxe que la solitude. Nous pouvons en avoir besoin pour nous écouter, respirer et en même temps elle peut devenir insupportable lorsque nous nous sentons exclu d’un groupe. La peur du rejet est sans doute la peur la plus archaïque et la plus profonde de l’être humain. A l’origine des temps, il était impossible pour un être humain de survivre seul au milieu d’un environnement sauvage et naturellement hostile. Les dangers étaient partout. La force du groupe garantissait la sécurité  et assurait une protection nécessaire à la survie de tous. Le progrès nous a rendu un peu plus libre de choisir notre vie. Nous ne sommes plus obligés de vivre avec nos parents, nous pouvons choisir le métier qui nous plaît, nous pouvons également décider de nous marier ou non, d’avoir des enfants ou pas.  Nous vivons aujourd’hui dans une société individualiste, ce qui n’est peut-être pas mauvais en soi et en théorie nous devrions être plus libres que jamais.
En 2014, nous n’avons jamais eu autant de choix. Alors pourquoi ressentons -nous pourtant cet inexplicable sentiment de solitude parfois même au milieu des autres, alors même que nous vivons une vie bien remplie ?
Ma grand-mère s’est mariée à 18 ans avec le premier homme qui lui a demandé sa main. Elle m’a confié un jour qu’elle n’avait jamais aimé mon grand-père et elle regrettait secrètement de ne pas avoir osé choisir celui qui faisait battre son coeur. Je vous laisse imaginer les ravages d’une telle situation dans l’arbre généalogique familial. Le message envoyé a été le suivant : si vous n’arrivez pas choisir entre deux hommes, les filles, choisissez la sécurité pas l’amour ! Ma grand-mère était une femme de devoir. Elle a élevé ses neuf enfants, enchaînant les grossesses et elle a été une femme malheureuse. Et très seule. Pourtant, elle a toujours fait en sorte que la famille se réunisse autour d’elle et après la mort de mon grand-père, elle n’a cessé d’organiser de grandes fêtes de famille le 14 juillet à l’occasion de son anniversaire. Pour l’enfant que j’étais alors ces fêtes avaient la saveur épicée des barbecues géants et la joyeuse folie des guinguettes d’un autre temps. On s’amusait bien chez mamie Colette. Elle invitait tout le village et il y avait plus de rires chez elles qu’au bal populaire du bourg. La fanfare finissait toujours par jouer chez elle tout en vidant des canons de rouge que ma grand-mère offrait généreusement après avoir économisé toute l’année pour créer des souvenirs heureux à tous les assoiffés des alentours. Si entourée qu’elle était, son regard n’en restait pas moins toujours voilé par cet air triste qui m’a toujours interpellée. On pouvait donc être au centre de l’attention et se sentir seul quand même. L’enfant que j’étais alors  ne comprenait pas comment c’était possible. Je me sentais alors rarement seule car à 7 ou 8 ans, la solitude est le terreau fertile de l’imaginaire et le mien était peuplé de toutes sortes de personnages de fiction qui nourrissaient abondamment mes jeux et ma créativité.
Mais les années passent et être adulte, c’est sérieux. Terminé les jeux et les mondes imaginaires. Il faut entrer dans la vraie vie. Affronter le monde.  Je pense que nous perdons le lien avec nous-même au moment même où nous perdons le contact avec ce qui nous anime de l’intérieur. Notre âme d’enfant, notre capacité à créer, à nous émerveiller, à ressentir le monde vient d’être sacrifiée sur l’autel du monde extérieur. Et c’est la souffrance liée à la perte de cette partie de nous-même  qui est à mes yeux à la source de notre inconsolable sentiment de solitude. Nous passons alors notre à combler ce vide en réclamant  l’attention des autres. Nous cherchons constamment à l’extérieur, ce qui nous manque à l’intérieur.
Quand on retrouve son âme d’enfant, libre, créatif et joyeux, il est impossible de se sentir seul. Nous sommes alors en lien avec nous -même. Nous devenons notre meilleur ami. Et naturellement nous attirons à nous des êtres qui ont envie de jouer avec nous pour inventer de la Vie.
A qui sommes -nous fidèle en faisant nos choix aujourd’hui ?
Nous avons oublier de rêver. Nous avons oublié d’écouter le bruissement triste des papillons de nuit. Nous avons oublié  la saveur des baisers sucrés. Nous ne savons plus créer pour le plaisir de créer. Nous ne savons plus inventer le monde à partir des racines de notre sensibilité.
C’est cela qui nous tue.
Pas la solitude.
Sandra C.
©larevolutioninterieure.com

28 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Mifraha
    Oct 25, 2014 @ 12:29:19

    merci.
    Cest exactement ce que je ressens, la plupart du temps. Cette coupure d’avec soi, ce regret de soi, le sentiment d’être si etranger à soi même parfois. La solitude inhumaine, cette coupure d’avec l’être

    je vais essayer de me rapprocher de mon être créatif et qui sais? Peut etre que je me retrouverai un jour

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  2. Lydie
    Oct 25, 2014 @ 12:39:03

    Rien à ajouter…. tout est dit !
    Je suis complètement d’accord…. retrouver l’enfant qui est en soit. Mais c’est difficile quand on l’a laisser partir trop loin dans nos souvenirs.
    Prochain billet…. « comment retrouver son âme d’enfant »😉

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  3. manh14
    Oct 25, 2014 @ 16:49:30

    Je trouve votre texte très beau et signifiant. Je partage votre analyse.
    Où mène une chaussure perdue, quand même…?

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  4. Anne Jutras
    Oct 25, 2014 @ 20:04:30

    Très belle réflexion Sandra. La solitude peut avoir deux tranchants, parfois négatif, parfois positif. Peut-être est-ce pire de nos jours, avec l’internet et tout, on peut avoir l’impression de rejoindre un paquet de gens, alors qu’au fond, on est seul chez soi. Un texte qui fait réfléchir…

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    • Sandra C.
      Oct 27, 2014 @ 08:14:42

      oui nous sommes tous connectés mais nous sentons nous relier ? c’est cela qui compte comment on se sent même sans les autres .
      merci anne de ton passage ici.

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  5. ermite-athee
    Oct 25, 2014 @ 20:47:28

    intéressant….Mais quelques soient les circonstances , je pense que nous sommes toujours seuls avec nous même ..
    Socialement , je n’avais pas choisi d’être seul , mais beaucoup de facteurs m’y ont obligé…Ma maladie d’abord ( épilepsie ) qui m’a empêcher de participer à de nombreuses activités ( sportives , soirée entre amis avec alcool etc….)…Puis ma vie familiale car mes parents n’avaient pas beaucoup d’argent => j’aurais aimé poursuivre mes études mais……impossible…
    Finalement j’ai accepté cette  » compagne  » qu’est la solitude et l’ai appréciée même cultivée …..
    çà ne signifie pas que je n’ai pas eu d’ami(e)s , d’Amour , simplement je ne me suis jamais vraiment inséré dans le système.
    Francis

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    • Sandra C.
      Oct 27, 2014 @ 08:16:20

      oui c’est vrai nous sommes toujours seuls . la personne avec qui nous passons le plus de temps au fond c’est nous ! alors autant soigner cette relation privilégiée ! et apprécier notre propre compagnie afin d’ensuite pouvoir offrir aux autres notre présence🙂

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  6. flipperine
    Oct 25, 2014 @ 21:50:36

    une belle réflexion que je partage

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  7. berger elisabeth
    Oct 26, 2014 @ 00:40:28

    Merci, Sandra pour ce billet si juste et émouvant

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  8. M.S
    Oct 26, 2014 @ 08:27:43

    Merci Sandra ! c’est important de ne pas oublier que notre âme d’enfant est toujours là, prête à se manifester, quelle chance nous avons ! bises bises !!

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  9. herosdemavie
    Oct 26, 2014 @ 16:33:21

    Un très beau billet qui rejoint à merveille ma pensée. C’est pourquoi je te demande la permission de le «followed» sur mon blog.

    Répondre

  10. Guy Veyer
    Oct 27, 2014 @ 08:15:37

    Voici ce que j’ai écrit à ce sujet, il y a quelques temps :
    https://www.facebook.com/notes/guy-veyer/la-solitude-nest-pas-une-r%C3%A9alit%C3%A9-/27512364942

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  11. Sandra C.
    Oct 27, 2014 @ 08:21:33

    billet très intéressant !!!! je te rejoins sur l’interdépendance. Se libérer de l’ego ! vaste cheminement🙂 mais on avance pas à pas !!! merci pour le partage guy

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  12. Mathieu
    Oct 28, 2014 @ 09:11:54

    Et bien écoute mais moi ne viennent pas mais c’est fabulent de voir que phylétique et ça c’est formidable ! bravo je t’aime Mathieu.

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  13. Madeleine Lafrance
    Oct 28, 2014 @ 14:38:28

    Merci Sandra pour cet article si intéressant, dans lequel plusieurs passages m’ont interpellée…
    Émouvante mamie que ta Colette …Ta juste description de la journée du 14 juillet ? On s’y croyait ! ….

    Sincèrement
    Madeleine

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  14. Sandra C.
    Oct 28, 2014 @ 14:44:59

    merci madeleine d’avoir été sensible a ces mots …..

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  15. ladyelle134
    Oct 29, 2014 @ 19:12:30

    Merci pour ce billet très touchant et qui doit interpeller bien plus de personne qu’on ne peut l’imaginer…

    Répondre

  16. sylvie2707
    Oct 30, 2014 @ 02:11:46

    Tres belle pensée en effet. La solitude est comme un jardin en friche qu il faut nettoyer, apprivoiser régulièrement. C est une compagne de longue date. Je rejoins ton avis quant au moi interieur et l âme d enfant. Cette compagne nous révèle tel que nous sommes, et pas forcément comme on voudrait être. C est aussi pour ça que beaucoup de gens la fuit.

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  17. claude
    Nov 14, 2014 @ 01:28:19

    paradoxe:je souhaite de la solitude pour lire,etre à ma maniere sans avoir de demande ni d attente pour etre bien avec moi….il arrive aussi désirer une autre présence pour combler un sentiment de manque de rapport humain mais celui-la sans contrainte,à l image du désir de ma liberté.Je peut me sentir bien dans un temps de solitude mais a court ou moyen terme…..

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    • Sandra C.
      Nov 14, 2014 @ 08:09:38

      Nous avons aussi besoin d’être en lien, en relation, de nous sentir connectes aux autres. D’abord être bien avec soi-même, puis ensuite partager ce que nous sommes avec les autres. C’est une autre expérience qui ne se définit plus alors par le manque. Merci claude de votre message et contribution au sujet

      Répondre

  18. Lunesoleil
    Déc 30, 2014 @ 10:51:53

    C’est vrai que cette chaussure placé à cet endroit peut avoir plusieurs significations possibles et inimaginables …. et certainement le contact avec la chaussure eut éventuellement amener des pensées troublantes que nous n’aurions pas imaginé.
    C’est vrai en temps de pluie l’esprit est plus porté à ressentir la solitude lorsque le soleil est au rendez-vous ….

    Répondre

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