Ce qui ne nous tue pas nous rend-il vraiment plus fort ?

 » Prenons le risque de vivre car c’est bien de risque qu’il s’agit : celui d’aller vers la lumière et de faire la lumière sur ce que nous ne voulons ni voir, ni savoir « .

Catherine Bensaïd, psychothérapeute française

Photographe : Anne Jutras

Photographe : Anne Jutras

 » Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort ».

J’avoue que pendant longtemps cette phrase m’a laissée perplexe. Je la trouvais presque incongrue. Comment pouvait-on se sentir plus fort après avoir été confronté au deuil, à la maladie, à la souffrance ? Non vraiment, cette phrase avait bien du mal a sonné juste en moi.

Jusqu’au jour où j’ai rencontré Cécile, par l’intermédiaire d’une amie commune. C’est elle qui m’a révélée toute la profondeur qui se cachait derrière les mots de Nietzsche.

Cécile est une femme rayonnante de 43 ans, mère de trois enfants. Difficile en la regardant d’imaginer qu’elle revient de si loin.

Comme une femme sur huit en France, le cancer du sein est entré par effraction dans sa vie alors qu’elle n’avait que 28 ans. Une récidive, douze ans plus tard a totalement changé sa conception de l’existence. Touchée au coeur de sa féminité, elle a traversé des déserts de souffrance avant de renaître à elle-même, il y a seulement quelques mois.

Elle a accepté de me confier son histoire et je l’en remercie.

Voici donc l’histoire d’une reconstruction extérieure et intérieure.

Voici l’histoire de Cécile.

Photographe: Isabelle Debraye

Photographe: Isabelle Debraye

 Le cancer, de mère en fille 

« J’ai développé un cancer du sein, très jeune. J’avais 28 ans. Cela a été un choc pour moi, car deux ans auparavant, c’est ma mère, qui était touchée « , raconte Cécile d’une voix calme. « Heureusement la maladie a été détectée assez tôt j’ai donc été très bien prise en charge. J’ai suivi les traitements classiques et j’ai guéri sans problème particulier. J’ai eu trois enfants, sans complications. J’étais suivi de près par mon médecin », poursuit-elle.

Pendant douze ans le crabe va se tenir à distance. Douze années où Cécile va continuer sa vie au rythme des contrôles médicaux, toujours rassurants. Elle travaille dans l’industrie pharmaceutique, où elle occupe un poste de déléguée médicale. Des médecins, elle en voit tous les jours. Elle a l’habitude. Cécile aime son travail, elle s’entend bien avec ses collègues et son manager. Un état de grâce professionnel qui ne va pas durer longtemps.  Au fil des mois ses relations avec son supérieur hiérarchique se dégradent.  » Il  nous faisait faire des choses qui allaient contre notre éthique « , explique Cécile. L’ambiance est pesante et commence à influer sur sa santé : » J’étais constamment fatiguée à cette époque. J’ai eu des problèmes d’équilibre, on me disait que c’était à cause que d’ un virus. Avec le recul, je me demande si je n’étais pas déjà en train de tanguer dans ma vie « , se souvient-elle.

Cécile décide alors de suivre des formations pour changer d’air. Elle rêve de devenir formatrice. Mais en 2008, l’ombre de la maladie plane à nouveau sur sa vie. Elle apprend que sa mère fait une récidive.  » Cela m’a secoué. Lorsque j’ai appris la nouvelle, le soir en rentrant chez moi , je me suis effondrée en larmes.  Je me disais, si cela m’arrive, je ne le supporterais pas. Un an après c’était mon tour « , lance-t-elle, dans un murmure. » Cela m’a anéantie, je me suis sentie comme anesthésiée. Je savais ce que cela signifiait. Tout comme ma mère, j’allais devoir subir une mastectomie. Ma féminité était touchée en plein coeur. Il n’y avait pas d’autres solutions, je le savais. C’était l’amputation ou la mort ».

Cécile décide alors de se faire opérer par le même chirurgien que sa mère. Cette dernière vient de bénéficier d’une reconstruction mammaire avec succès. C’est alors que va débuter un long et douloureux combat. Comme ce palmier, elle va résister à un interminable hiver avant de pouvoir enfin retrouver sa place au sein d’un oasis verdoyant.

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Le combat commence 

«  Je ne suis pas restée abattue très longtemps. La maladie vous oblige à être dans l’action. Il y a plein de choses à faire, les rendez-vous chez le médecin, les radios, les contrôles. C’est plus compliqué pour l’entourage. Mes proches , mes amis, ma famille étaient eux très inquiets« , explique Cécile.

Son cercle relationnel se restreint, le cancer repousse comme un aimant de nombreuses connaissances. Elle doit aussi faire face aux propos maladroits des uns et des autres. L’institutrice de son fils , par exemple. Lorsqu’elle lui explique sa situation, cette dernière lui renvoie d’un air effrayé cette phrase qui la touche en plein coeur : « Vous allez vous en sortir ? ». Cécile n’en sait rien. Mais elle y croit.

Au travail, elle s’accroche tant bien que mal. Au fil de mois, elle apprend que deux autres de ses proches collègues ont eux aussi développé un cancer. « L’un d’entre eux en est mort, cela a été un vrai choc, d’autant qu’il ne nous a rien dit pendant très longtemps. Il avait à peine 40 ans « , relate-t-elle.

Le jour de la mastectomie, tout se passe bien. Elle gère la douleur comme elle peut et pense déjà à la prochaine étape. Très vite, elle insiste auprès du chirurgien pour qu’il lui installe une prothèse rapidement.  » Je voulais  retrouver ma féminité pour mes 40 ans « , sourit-il. Mais un obstacle va  bouleverser tous ses plans. A l’issue de cette seconde intervention, Cécile fait une septicémie : «  Mon corps était en train de lâcher, je n’arrivais plus à respirer, je me suis vue mourir. Le médecin n’a pas eu d’autre choix que de retirer la prothèse, ce que je refusais violemment « .

Elle se retrouve alors en soins intensifs, isolée du monde pendant trois semaines. Elle n’a pas droit aux visites. Son fils a contracté à la grippe A et son organisme fragilisé ne supporterait pas d’être au contact d’un quelconque germe. Elle n’arrive plus à distinguer le jour de la nuit. Ses journées sont rythmées par les soins des infirmières. Elle distingue à peine leurs yeux derrière leurs combinaisons d’astronautes. Seule face à elle-même, des pensées vont émerger :  » J’ai eu le temps de réfléchir sur moi, c’est certain. La seule chose qui revenait sans cesse dans mon esprit, c’était mon rapport avec ma mère. J’ai réalisé que nos histoires communes avec le cancer n’étaient pas anodines. Il fallait que je coupe le lien qui m’emprisonnait à sa propre souffrance. Vous savez, j’ai perdu mon père à l’âge de 14 ans et j’ai pris naturellement toutes les responsabilités à partir de ce moment là.  Je me suis dit alors que je ne voulais plus être la mère de ma mère et en même temps une partie de moi avait peur d’être rejetée « , poursuit-elle.

Photographe : Sunshine

Photographe : Sunshine

Une reconstruction intérieure et extérieure

Cécile finit par être hors de danger, mais en raison des complications qui sont intervenues, son chirurgien refuse de l’opérer à nouveau, pour lui installer une nouvelle prothèse. Elle ne baisse pourtant pas les bras. Elle toque à la porte de cinq médecins, tous lui expliquent que les risques sont trop élevés.  » C’est dur de se faire ainsi rejeter par le corps médical. Cela a été terrible de ne pas avoir été entendue », poursuit Cécile.

Elle est au bord du désespoir, lorsqu’elle rencontre enfin le chirurgien qui lui rendra son intégrité physique et morale. A l’évocation de cet homme, Cécile ne peut retenir ses larmes.  » C’est un médecin brillant qui est vraiment dans l’empathie. Il m’a écouté et surtout il m’a fait confiance. Nous avons vraiment travaillé ensemble à ma reconstruction. L’opération s’est très bien passée. Il m’a sauvé corps et âme« , explique -t-elle, submergée par l’émotion.

Aujourd’hui cette épreuve appartient au passé. Cécile a repris une vie normale mais elle est différente.  » Je me sens aujourd’hui beaucoup plus forte, c’est vrai. Moi qui pourtant n’avait pas vraiment confiance en moi. Je sais me dire aujourd’hui que la vie est belle. J’ai décidé de m’entourer de gens positifs. Quand je me regarde dans le miroir, je me demande quelle personne je veux être. Je sais aujourd’hui que ce choix m’appartient « , sourit-elle, pensive.

Après avoir passé 20 années de sa vie dans l’industrie pharmaceutique elle a décidé aujourd’hui d’écrire une nouvelle page de sa vie professionnelle. Cécile a profité d’un plan de départ dans son entreprise pour mettre sur un pied un nouveau projet. Elle suit un master d’éducation thérapeutique et espère animer des ateliers pour aider le personnel soignant à mieux communiquer avec les malades.  » Mon expérience m’a démontrée que les professionnels de santé ne savent pas toujours trouver les mots pour parler de la maladie avec leurs patients. Leur langage est technique et pas toujours suffisamment humain. Une meilleure communication permettrait selon moi d’améliorer la relation entre le médecin et le malade. Le processus de guérison passe aussi par la qualité de cette relation ».

Il y a dans sa voix de la détermination et de la conviction. Une envie d’aller de l’avant et de faire de son épreuve quelque chose de constructif.  » Je souhaite que mon expérience serve aux autres », conclut-elle.

Je la regarde et j’ai le sentiment qu’un arbre vigoureux et bien vert s’est niché au creux de sa poitrine meurtrie. Il semble puiser sa force dans la source souterraine et profonde de son âme.

Frederike Nietzsche avait raison.

 Tout ce qui ne tue pas une femme, la rend vraiment plus forte.

©larevolutioninterieure.com

NDLR : Merci à Anne Jutras au Québec, à Isabelle Debraye en France et à Sunshine aux Etats-Unis d’avoir accepté de collaborer à cet article en m’envoyant leurs merveilleuses photos. Merci les filles ! Thank you girls !

Liens pour aller plus loin :

Une association française qui aide les femmes opérées d’un cancer du sein 

Une association de soutien psychologique qui aide les malades à Paris

La ligue contre le cancer en France

Un livre : Reconstruire sa vie après un cancer aux éditions Frison-Roche 

Le projet de Cécile vous intéresse ? Envoyez-moi un mail larevolutioninterieure@gmail.com. Je vous mettrai en relation avec elle !

18 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. 1cruzdelsur
    Jan 25, 2013 @ 23:03:56

    I congratulate you on this note. Female gender also shows beauty and strength and life example. You can always fight.
    Cruz

    Répondre

  2. Anne Jutras
    Jan 26, 2013 @ 00:54:50

    Voilà un article très inspirant. Étonnant de voir comment la vie nous pousse à nous dépasser. Déterminé, nous trouvons les moyens d’arriver à nos aspirations, malgré les épreuves. Bravo à cette dame qui a poursuivit son combat, quand on croit à quelque chose, même si les plus grands spécialistes s’y opposent, on finit par trouver les ressources pour y arriver.

    Répondre

  3. berger elisabeth
    Jan 26, 2013 @ 01:30:56

    Magnifique et si touchante histoire de Cécile, son combat et son désir d’agir pour que son exemple profite aux autres…
    Contrairement à toi, cette phrase a toujours sonné juste à mes oreilles et a été confirmée par mon expérience de vie.
    Merci pour cet article, Sandra…

    Répondre

    • Sandra C.
      Jan 26, 2013 @ 07:29:32

      La vie nous pousse à découvrir nos forces cachées c’est clair ! Je me demande si on doit pas forcément en passer par là pour les reconnaître…cela fait sans doute partie du chemin de chacun !

      Répondre

  4. candide57
    Jan 26, 2013 @ 17:18:10

    Je crois que c’est un peu comme le verre à moitié vide ou à moitié plein.
    Ou bien cela te détruit encore plus, ou bien cela te rend encore plus fort, selon ta force et ton optimisme de départ.🙂

    Répondre

    • Sandra C.
      Jan 26, 2013 @ 20:07:55

      Oui cela doit forcément jouer. Mais je suis interpellée par ceux aussi qui découvrent leur force alors qu’ils pensaient ne pas en avoir ! C’est magnifique car cela donne de l’espoir !

      Répondre

  5. Jean-Pierre
    Jan 26, 2013 @ 17:49:45

    Bonsoir, je viens de lire votre article et l’émotion est à fleur de peau. Je poste ce commentaire car je me replonge dans cette ambiance particulière quand ma Belle-Mère à subit 2 cancers du sein, et je peux vous affirmer que le titre de votre billet est criant de vérité ma Belle-Maman de 76 ans crève ma carcasse de 48 ans, je vous laisse imaginez!! Elle bouffe la vie à pleines mâchoires et c’est beau à voir! Bravo pour ce combat et que cet arbre vert et vigoureux le reste très très longtemps!!

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    • Sandra C.
      Jan 26, 2013 @ 19:54:42

      Merci Jean- Pierre de cet émouvant partage qui nous fait réfléchir sur nos ressources profondes. Votre belle-mère comme Cécile nous démontrent que nous sommes traversés d’une énergie vitale mystérieuse, impalpable et pourtant bien réelle, qui se révèle bien souvent dans l’adversité !!! Mes meilleures pensées à vous et à votre famille !

      Répondre

  6. Sunshine
    Jan 28, 2013 @ 04:12:05

    thank you, Sandra, for sharing Cecile long fight but getting stronger regardless…you are great to encourage all of us to never give up! well done.
    all the best to you❤

    Répondre

  7. Les Sens Ciel ♡
    Fév 06, 2013 @ 17:29:32

    Le croire c’est une chose, le vivre c’est clairement une autre histoire…j’associe beaucoup cette citation à la notion d’acceptation, et je fais partie de ces personnes qui pensent que chaque épreuve est en fait une expérience destinée à nous faire évoluer. Certes il y a des expériences plus difficiles à accepter que d’autres mais avec du recul je réagis moins, j’accueille plus.. travail de tout instant😉 et ce témoignage est très touchant, merci!

    Répondre

  8. L.......................
    Fév 14, 2013 @ 09:41:12

    Bonjour
    Je suis une nouvelle lectrice
    Merci pour ce texte touchant
    Oui, cette expérience peut servir aux autres, c’est une vraie leçon de vie.
    N’attendons pas de traverser des épreuves pour apprécier la vie et ses petits bonheurs de chaque jour.
    La fin de votre texte est magnifique (la métaphore de l’arbre vigoureux qui puise sa force dans la profondeur de son âme)
    Que cet arbre continue de s’épanouir en bonne santé et donne de bon fruits à savourer chaque jour.
    L…………………

    Répondre

    • Sandra C.
      Fév 15, 2013 @ 19:21:25

      Merci pour votre chaleureux commentaire ! Je suis bien d’accord avec n’attendons pas les épreuves pour prendre conscience de nos forces vitales et de nos ressources ! Mes rencontres ont confortées cette idée que nous sommes tous comme cet arbre vigoureux et que la sève qui le fait vivre c’est la joie !:)

      Répondre

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