L’école de demain est à inventer !

Gabriel Michel est maître de conférences à l’Université de Lorraine à Metz située dans l’est de la France, à 50 km à peine de l’Allemagne. Diplômé de psychologie cognitive et d’informatique il travaille au sein du laboratoire de recherche Interpsy  ETIC.  Il y étudie  au côté d’autres chercheurs les mécanismes de l’apprentissage, de la perception, de l’attention et de la communication. A l’heure où le décrochage scolaire en France inquiète l’OCDE, Gabriel Michel nous éclaire sur les méthodes éducatives qui fonctionnent et partage avec nous le fruit de près de 10 années de recherche autour du thème de la transmission des savoirs. Pour lui, l’enfant doit revenir au coeur du système éducatif  français. Rencontre avec un humaniste optimiste!

« L’ignorant n’est pas celui qui manque d’érudition mais celui qui ne se connaît pas lui-même »

Jiddu Krishnamurti, philosophe indien ( 1895-1986 )

 

On apprend mieux  en collaborant !

 » Un prof arrive dans sa classe et dit Bonjour à ses élèves. Dans les pays nordiques , les élèves répondent Bonjour sur le même ton que le prof. En Angleterre, ils répondent Bonjour Monsieur. En France ils ouvrent leurs cahiers et ils écrivent Bonjour ». La plaisanterie est lancée sur un ton goguenard, mais elle en dit long sur le sentiment de Gabriel à propos du système éducatif français.  Depuis de nombreuses années cet enseignant étudie sous tous les angles possibles les mécanismes de l’apprentissage.  Pour examiner ce vaste sujet il s’est entouré de collègues psychologues, ergonomes,  informaticiens, ingénieurs et de spécialistes en sciences  humaines. » Dans ce laboratoire nous essayons de trouver de nouveaux modèles pour mieux comprendre les comportements humains« , explique-t-il. Comment  transmettre les savoirs ? Quelles sont les pédagogies qui fonctionnent ? Voilà le genre de questions que se posent les membres de cette équipe pluridisciplinaire. Au moment où le gouvernement français lance une vaste consultation sur l’avenir de l’école, leurs observations ne sont pas sans intérêt.

Pour Gabriel Michel les données récoltées ces dernières années ont le mérite d’être claires. La qualité de l’apprentissage est indissociable d’une bonne relation entre un maître et ses élèves. La transmission d’un savoir passe forcément par un échange. En France cet échange est bâti sur un modèle qui met l’enseignant au coeur du système.  » On considère l’enseignant comme celui qui sait et qui offre son savoir à des élèves priés d’intégrer des connaissances. Dans notre pays, les enseignants ont peu de temps à consacrer individuellement à chaque élève. Le savoir est donc transmis de manière globale or de récentes recherches  ont démontré que cette façon de procéder n’est pas très pertinente » , relève Gabriel Michel.  » On sait que l’apprentissage collaboratif est plus efficace. Prenez deux classes, par exemple.  La première est une classe avec un apprentissage dit frontal c’est -à -dire avec un schéma classique maître-élèves et une autre classe où l’on privilégie un apprentissage collaboratif, c’est-à-dire un apprentissage co-construit entre les élèves et entre le professeur et les élèves. Et bien,  les résulats d’un point de vue expérimental montrent que les enfants de la classe collaborative savent plus de choses que les enfants de la classe classique et s’en souviennent plus longtemps« , précise le maître de conférences.

La transmission d’un savoir serait ainsi plus efficace lorsqu’elle est enrichie par un échange constructif . « Lorsque vous avez une idée en tête, tant que vous ne l’évoquez pas oralement devant d’autres, ou que vous le n’écrivez pas , elle reste incomplète », détaille le chercheur. » On doit préciser les choses , aller dans les détails car transmettre un savoir , c’est aussi se confronter à l’autre . C’est cet échange qui fait avancer, parce que cet échange enrichit et affine les connaissances que l’on souhaite faire passer ».

Au sein d’une classe collaborative, les enfants découvrent eux-même les exercices. Ceux qui comprennent plus vite sont chargés d’expliquer ce qu’ils ont compris aux autres. Ils choisissent les sujets  qu’ils souhaitent aborder en classe et avancent à leur rythme. C’est exactement ce que propose  des écoles alternatives comme les écoles Montessori ou Freinet. Ces établissements privilégient l’autonomie  et stimule le désir d’apprendre des élèves. En France ces écoles, toujours privées, restent encore confidentielles.

« L’éducation devient de la plus grande importance. L’éducation n’étant pas simplement l’acquisition de connaissance technique, mais la compréhension, avec sensibilité et intelligence, du problème global de vivre – dans lequel est inclus la mort, l’amour, le sexe, la méditation, la relation, et aussi le conflit, la colère, la brutalité et tout le reste – ce qui est la structure de l’existence humaine dans son ensemble »

Jiddu Krishnamurti

Et si l’école enseignait la connaissance de soi ?

Gabriel Michel m’explique que les résultats des chercheurs actuels sur les classes collaboratives ne font que valider les idées diffusées au  siècle dernier par le grand philosophe et pédagogue indien Jiddu Krishanmurti ( 1895- 1986). Il s’agit du  philosophe contemporain le plus connu en Inde.  Il est primordial selon ce philosophe  de stimuler la créativité des enfants car c’est la meilleure façon de favoriser l’émergence d’esprits libres et ouverts sur le monde.

Les 3 principes défendus dans son livre Réponses sur l’éducation sont les suivants :

1) L’éducation sert à trouver son chemin dans la vie

2) L’éducation, c’est l’apprentissage de la connaissance de soi

3) L’éducation doit être fondée sur le  plaisir d’apprendre et non sur  la peur du châtiment ou de la punition

En 1952, il s’adresse à de jeunes enfants en Inde en leur disant ceci : « L’éducation vraie devrait vous aider à être si intelligent qu’avec cette intelligence vous puissiez choisir un travail que vous aimez, quand bien même ne suffirait-il pas à vous nourrir, mais à ne pas faire quelque chose de stupide qui vous rendrait malheureux pour le reste de votre vie. »

Une philosophie qui semble bien éloignée de notre système éducatif, obsédé par les évaluations, les résultats et la compétition. L’école sert à décrocher un diplôme, ultime sésame destiné à obtenir un emploi rémunérateur. Au sein de notre culture matérialiste, la performance, le résultat, la compilation de connaissances sont mieux valorisées que la curiosité, les ressources personnelles ou la créativité. Mais ces diplômes nous permettent-ils pour autant de devenir des êtres humains accomplis et de trouver notre  place dans le monde ? Sommes-nous plus heureux lorsque nous accumulons les connaissances théoriques ? A quoi donc peut bien servir tout ce savoir ? Nous aide-t-il vraiment à nous sentir utile dans un travail épanouissant ?

 

Gabriel Michel  est depuis plusieurs années responsable d’un cursus franco-allemand à l’Université de Lorraine. Il explique qu’à chaque rentrée , il est abasourdi de constater le gouffre qui sépare les étudiants français et allemands.  « Vous connaissez  la différence entre étudiant français et allemand ? L’étudiant français est un étudiant, l’étudiant allemand est une personne » . Derrière cette boutade se cache un constat :  » Après le lycée un  jeune allemand sur deux  décide de voyager pendant un an. Il fait des stages de langues dans des pays étrangers ou alors il s’engage dans des associations pour savoir ce qu’il veut faire. En France, dès la seconde un lycéen doit se positionner. La Fac ou les Grandes écoles. Il faut être productif et performant. On conseille aux jeunes  de ne surtout pas prendre de break. Résultat tout le monde a peur. Les étudiants se battent pour rentrer dans le moule. C’est ainsi que l’on fabrique des étudiants soumis.  Voyager, c’est aussi s’ouvrir au monde et développer son esprit critique. Et visiblement la société française ne favorise pas cela » , développe Gabriel Michel.

Un autre système éducatif est-il possible ?

Longtemps vanté comme l’un des meilleurs au monde , le système éducatif français peine actuellement à réduire la fracture sociale. Selon le dernier rapport de l’OCDE sur l’éducation en Europe, les jeunes adultes dont les parents ne sont pas diplômés du deuxième cycle de l’enseignement secondaire ont toujours moins de chance de suivre des études supérieures. Pour Gabriel Michel, c’est bien la preuve que notre pays n’innove pas suffisamment :  » On est toujours au 18ème siècle. La classe dirigeante a intérêt à conserver le système actuel car il reproduit les inégalités sociales. Nous vivons ,comme le disait le sociologue Pierre Bourdieu, dans une société de caste. L’élite essaie de garder son capital social. On voit bien que si le système éducatif français était plus efficace, ça voudrait dire que les enfants défavorisés accèderaient plus facilement aux postes de pouvoir. »

Pourtant, certaines expériences ont démontré que le recrutement de jeunes issus de milieux sociaux dits « défavorisés » donnaient de bons résultats.  » A l’Université de Lorraine, nous avons créé un cursus avec obligation de recruter 50 pour cent de boursiers. La moitié des élèves était allemande, l’autre moitié française. Nous avons construit un programme où chaque étudiant passe obligatoirement  6 mois à l’étranger et anime des cours.  Les résultats ont été très prometteurs : de nombreux jeunes ont ensuite monté leur entreprise. L’un de ces étudiants est devenu le webmaster de Greenpeace à Amsterdam, un autre a ouvert une start up en Inde autour de l’apprentissage des langues », explique l’enseignant.

A l’heure où le nouveau gouvernement français affirme vouloir faire évoluer l’école, il serait peut-être temps que les spécialistes de la pédagogie et de l’apprentissage soient enfin entendus. On connaît la lourdeur de l’éducation nationale, ce « Mamouth » que certains jugent impossible à réformer. Pour Gabriel Michel, s’attaquer au système ne servirait à rien. Il faudrait  plutôt selon lui, le changer de l’intérieur. Philippe Meirieu, l’un des spécialistes français des sciences de l’éducation, professeur à l’Université Lumière de Lyon ne dit pas autre chose sur son site internet :  » Il est important que les militants pédagogiques s’inscrivent dans des réseaux et communiquent entre eux« , écrit-il. Cela signifie que les enseignants doivent s’entraider, échanger et se rassembler autour de valeurs communes pour innover et créer l’école de demain.

Le réseau européen COMENIUS propose déjà de fédérer les enseignants et les éducateurs de toute l’Europe. Ce projet a pour but d’étudier les meilleures pratiques pédagogiques. L’objectif  est de vraiment généraliser ce que l’on fait de mieux en matière d’éducation à tous les pays de la communauté européenne. L’idée serait ensuite de diffuser gratuitement des vidéos comprenant à la fois des outils théoriques et des études de cas sur internet, afin que chaque  enseignant qui le souhaite puisse accéder à une formation continue enrichie par les expériences de leurs collègues européens. Le projet prévoit également d’envoyer des enseignants français dans des écoles pilotes, dans des pays comme la Finlande, connus pour l’ efficacité de leur école publique.  Pour Gabriel Michel le salut éducatif de la France passera peut-être par des décisions à l’échelle européenne. Contrairement à certains de ses collègues il a décidé de ne pas céder au pessimisme ambiant. Il ose dire qu’il est confiant pour l’avenir ! Alors pourquoi ne pas commencer à y croire ?

Rêvons de cette école du future. C’est sans doute la meilleure façon de commencer à la construire !

Je vous suggère la lecture de ce livre : On achève bien les élèves de Peter Gumbel. Edifiant !

Liens utiles :

Regards sur l’éducation 2012 : l’étude de l’OCDE

L’éducation selon Jiddu Krishnamurti

L’histoire de la pédagogie

Le réseau européen COMINUS sur les meilleures pratiques pédagogiques 

L’école finlandaise un exemple pour la France ?

3 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Billa
    Sep 23, 2012 @ 09:41:32

    Je me suis personnellement beaucoup ennuyé à l’école, justement à cause de ce système d’éducation. Je n’ai pas aimé être traité comme un disque dur que l’on devait remplir absolument. Cet esprit de compétition permanent, le manque d’humanité de ce système m’a rapidement écœuré. Je trouvais que ce que l’on apprenait était stupide. On m’apprenait que l’on avait cassé le vase de Clovis à Soissons….La belle affaire…Notre système éducatif ne prends pas l’être humain en compte et fabrique des machines à produire.
    J’aurais aimé apprendre à communiquer avec les autres, apprendre à respecter les différences, à connaître les autres cultures, sans moquerie avec respect, avec une véritable ouverture de l’esprit et du cœur. Avoir des cours de psychologie… J’aurais aimé apprendre à sauver des vies par les gestes qui sauvent.
    Avant d’être parent, j’aurais aimé avoir des cours, ou voir des films sur la meilleure manière d’aborder l’enfant avec respect et dignité pour lui-même…Bref apprendre à être un véritable être humain.

    Merci Sandra pour ce bel article

    On trouve des vidéo de conférences de Krishnamurti sur youtube et dailymotion

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  2. Elise Ferran
    Sep 26, 2012 @ 14:12:27

    Oui transmettre et partager son savoir, non pas pour éduquer ou formater l’autre mais pour que chacun puisse trouver en soi ses propres réponses. Quel merveilleux rêve pour le monde de demain! Cette transformation devra avoir lieu non seulement dans le milieu éducatif, mais dans toute la société qui donne encore et toujours le primat à l’intellect et au savoir théorique plutôt qu’à la connaissance pratique. Ceci crée une dichotomie entre « ceux qui savent » et « ceux qui apprennent de ceux qui savent »… Or, le vrai savoir, la connaissance qui enrichie et nourrit l’homme vient avant tout de ses propres expériences personnelles, et non de connaissances acquises de l’extérieur. Un savoir n’est acquis que quand il a été intégré, vécu et digéré (au sens propre du terme) par la personne. Nous sommes des êtres humains pas juste des cerveaux dans lesquels on ajouterai les connaissances, comme on installe des programmes dans un ordinateur! L’érudition en soi ne sert à rien, si ce n’est à se faire croire que l’on sait, alors qu’on se perd sous une masse de connaissances qui nous éloigne inexorablement de nous-même…

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  3. Billa Marc
    Sep 29, 2012 @ 11:39:03

    100% D’accord avec Elise Ferran 🙂

    Répondre

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