Comment être heureux au travail ? Rencontre avec le psychologue québécois Jacques Forest !

J’ai échangé , il y a quelques jours via Skype, avec le   professeur Jacques Forest. Ce psychologue  québécois âgé de 35 ans est professeur en comportement organisationnel au Département d’organisation et de ressources humaines de l’École des sciences de la gestion de l’Université de Montréal. Il vient de  participer à une étude française sur le bien-être au travail des employés. Intitulée «The Impact of Organizational Factors on Psychological Needs and Their Relations with Well-Being», cette recherche traite des liens entre le mode de gestion du  supérieur hiérarchique d’un salarié et le sentiment de bien-être au travail. Publiée en février 2012  dans le Journal of Business and Psychology, elle a été dirigée par le professeur Nicolas Gillet du Département de psychologie de l’Université François Rabelais de Tours, en France. Pour cette étude, les chercheurs ont interrogé près de 1100 salariés de petites, moyennes et grandes entreprises françaises. Les participants ont répondu à des questionnaires portant sur leur perception du style managérial de leur supérieur. Ils devaient également évaluer l’impact des  ces pratiques  sur leur bien-être ou leur mal-être au travail. Jacques Forest a été sollicité par les chercheurs français  pour analyser les résultats de cette enquête.

Le bonheur au travail mythe ou réalité?

En France, après le choc émotionnel suscité  par les  suicides à France Télécom en 2009, la prévention des risques psycho-sociaux est devenue une obligation légale des employeurs. De nombreux réseaux de consultants en communication et de professionnels de la santé  oeuvrent au quotidien pour accompagner les entreprises dans ce processus d’amélioration de la qualité de vie au travail. La demande a même explosé depuis quelques années.

Alors peut-on dire aujourd’hui que les Français sont  heureux au travail ? En ont-ils terminé avec les troubles du sommeil, les maladies psychosomatiques et la dépression?  Oui, semblent -ils répondre majoritairement, si on en croit un  récent sondage  réalisé en février 2012 par l’Institut Ifop sur un échantillon de 802 salariés tous secteurs d’activité confondus. Dans ce sondage,  72 pour cent des français interrogés s’estiment  heureux  au travail. Parmi eux 82 pour cent ont entre 18-et 24 ans, et 81  pour cent sont des cadres. Parmi les  28 pour cent de gens qui ne sont pas heureux au travail, 39 pour cent sont des ouvriers et 38 pour cent sont âgés de plus de 50 ans.

En résumé , selon ce sondage, il semblerait qu’on soit plus heureux au travail lorsqu’on est jeune, diplômé et qu’on exerce des fonctions à responsabilités que lorsqu’on est un senior occupant un poste d’ ouvrier dans l’industrie.

La souffrance au travail s’est malgré tout banalisée. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé la dépression sera d’ici 2020  la deuxième cause d’invalidité  dans le monde, derrière les problèmes cardiaques. Ces dernières années,  de nombreux documentaires ont réalisé  un état des lieux effrayant des relations patrons – salariés dans le monde du travail. Stress, harcèlement, conflits, mutations forcées, objectifs inatteignables, absence de reconnaissance, la liste des causes de la souffrance au travail s’est allongée ces dernières années. Les conséquences sanitaires sont sans appel : arrêts maladies , dépressions, suicides. Le travail  n’est pas toujours synonyme  d’épanouissement collectif.Le documentaire, « La mise à mort du travail  » réalisé par Jean-Robert Viallet diffusé sur France 3 fin 2011, illustre parfaitement ce constat.

A voir ici :

Le bonheur des salariés dépend  des managers!

Certains diront que cela semble évident. L’étude menée par les chercheurs en psychologie a le mérite d’apporter une valeur scientifique à cette affirmation. Elle montre que les employés se sentent  plus heureux lorsqu’ils se sentent reconnus par leur supérieur hiérarchique et quand ils se sentent autonomes, compétents et proches de leurs collègues. »Pour qu’un salarié se sente bien dans son travail, la satisfaction de trois  besoins fondamentaux est nécessaire. » explique Jacques Forest.  » Le premier, c’est le besoin d’autonomie,  c’est à dire le fait de se sentir libre d’exécuter ses tâches dans un cadre défini, en accord avec ses valeurs. Le second, c’est le besoin de compétence, le fait de se sentir utile et efficace. Enfin le dernier, c’est le besoin d’affiliation sociale, c’est -à -dire le fait de  se sentir bien  intégré dans  un groupe humain où les relations sont basées sur la confiance et le respect. »

La satisfaction de ces besoins entraînerait selon cette étude  des émotions positives qui stimulent l’énergie des individus, et réduisent du coup les somatisations.

Le besoin d’autonomie : Etre libre de ses actions dans un cadre donné : les salariés ont besoin de pouvoir se sentir eux -mêmes au travail.

Le besoin de compétence : Se sentir utile, efficace : apprendre de nouvelles choses.

Le besoin d’affiliation sociale: Entretenir de bonnes relations avec ses collègues : se sentir en confiance et respecté dans son environnement professionnel.

Ces trois  besoins  sont partagés par les hommes comme par les femmes, par les jeunes comme par les seniors.  » Il n’y a pas de génération Y qui privilégierait la qualité de vie et une génération X qui serait toute dévouée au travail,  m’explique Jacques Forest, il n’y a que des êtres humains dont les besoins fondamentaux sont plus ou moins satisfaits ».

Des chercheurs, ayant menés des  études similaires sur tous les continents du globe, de la  Chine en passant par le  Sénégal , l’  Argentine, la  Norvège, et les  Etats-Unis sont arrivés  aux mêmes conclusions. Ces besoins sont donc universels.

Cette information est donc primordiale, car elle permet de comprendre que le monde du travail  est  contre-nature lorsque les besoins essentiels des salariés sont niés dans leur environnement professionnel.  L’héritage de la société industrielle et l’avènement des machines ont, semble-t-il, omis de répondre aux besoins fondamentaux des êtres humains.

Alors comment faire aujourd’hui pour changer la donne, et remettre du bien-être et de l’épanouissement dans le monde du travail ?

Le  manager idéal serait tout sauf « contrôlant »!

La santé mentale et le bien-être au travail  dépendent  en partie des pratiques managériales utilisées dans les entreprises . Le supérieur hiérarchique direct a un impact très important sur le bien-être ou le mal-être des salariés. Un chercheur américain  a démontré qu’un salarié heureux au travail  augmente  sa productivité de 25 pour cent. On voit bien  qu’une entreprise qui  se préoccuperait  du bien-être de ses employés, aurait donc beaucoup à y gagner.

Le manager idéal serait tout l’inverse d’un manager   » contrôlant « . Un manager « contrôlant » se reconnaît par un comportement autoritaire. Il traite ses subalternes de façon impersonnelle et distante, il favorise la  compétition entre les salariés plutôt que l’esprit d’équipe. Il aura recours aux menaces et aux récompenses pour mener à bien ses projets. Il sera généralement froid , voir dénigrant et peu à l’écoute des besoins de ses salariés. « L’absence d’empathie, le fait de jouer sur la culpabilité, de recourir a l’intimidation, est totalement contre-productif « , poursuit  Jacques Forest. « Les employeurs qui ne valorisent pas les contributions individuelles et exercent un contrôle excessif pour motiver les employés  briment leurs besoins de base soit l’autonomie, la compétence et l’affiliation sociale. Cette réalité pourrait avoir des répercussions négatives sur le bien-être au travail, ainsi que des conséquences économiques sur l’entreprise si les employés ne sont pas assez efficaces« , précise le chercheur.

On peut donc s’interroger. Les entreprises appliqueraient -elles ce type de management, volontairement? Y’a- t-il derrière ces comportements, une stratégie ? Jacques Forest n’y croit pas.  Selon lui,  les employeurs « contrôlants »  n’ont pas forcément conscience des conséquences  de leurs comportements.  » C’est essentiellement de l’ignorance. Certains chefs d’entreprises pensent vraiment que le fait de mettre la pression sur leurs salariés amènera de bons résultats  or c’est tout l’inverse qui se produit.  » Les gens connaissent mieux le fonctionnement des voitures que le fonctionnement des êtres humains « , regrette-t-il.  Le psychologue cite l’exemple de cette  femme, cadre dans une entreprise, rencontrée au cours d’une  des conférences destinée au  grand public, qu’il donne régulièrement  au Québec : « Elle est est venue me voir à l’issue du débat en me disant – Alors , si j’ai bien compris, je ne devrais pas leur crier dessus ? – relate  le psychologue. « Il y a des comportements basés sur la domination qui sont tellement ancrés, que certains ont du mal à les remettre en cause« , explique-t-il.

Alors que faire pour améliorer les choses ? 

Les recherches en psychologie démontrent qu’un employeur empathique, humain, qui s’intéresse aux personnes qu’il dirige stimule l’efficacité de ses salariés. Les pratiques de management à favoriser doivent répondre aux besoins fondamentaux que sont l’autonomie, la compétence, et l’affiliation sociale. «  Un employeur conscient de cela devrait encourager les initiatives et la créativité de ses salariés, il devrait connaître les forces de chacun de ses collaborateurs et les aider à les développer par le biais de la formation, il devrait ensuite apprendre à connaître les membres de son équipe et régler les conflits interpersonnels rapidement en encourageant la communication« , indique le chercheur québécois.

L’avenir  du bien-être au travail repose aujourd’hui  sur  les compétences relationnelles des futurs managers. Au Québec, Jacques Forest forme près de 300 élèves par an à des programmes de gestion  en  ressources humaines basées sur les pratiques à privilégier. Les entreprises s’intéressent également à cette étude.  Certaines collectivités, comme le gouvernement du New-Brunswick au Canada, applique déjà les recommandations des chercheurs au quotidien. Il faudra encore un peu de temps avant que ces idées à la fois simples et innovantes entrent totalement dans les moeurs des entreprises au Québec comme en France. Quoiqu’il en soit, l’agenda du  chercheur québecois ne désemplit pas. Il est en moyenne sollicité deux fois par mois au Canada pour animer des conférences sur le thème du bien-être ou de la motivation au travail. Pour l’instant, il n’a pas encore été invité en France pour débattre du  résultat de ses travaux.  » Je ne suis pas encore assez connu« , sourit-il. Mais il serait tout à fait enchanté de venir nous voir.  » Je vous ramènerai du sirop d’érable « , plaisante-t-il.  De quoi alimenter l’amitié franco-québécoise!

 
Pour aller plus loin une vidéo :

Jacques Forest y parle de la rémunération comme facteur de motivation au travail.

Sources :

Le sondage sur le bien-être au travail de l’Institut Ifop: http://www.ifop.fr/media/poll/1798-1-study_file.pdf

 Le site et les coordonnées du professeur Jacques Forest : http://www.orh.uqam.ca/Pages/forest_j.aspx

Un lien sur l’auto-détermination rédigé en anglais  : http://www.selfdeterminationtheory.org/

Un lien pour traduire cette page :   http://translate.google.fr/#

14 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Coralie
    Mai 30, 2012 @ 10:00:35

    Merci Sandra pour cet article que je trouve très intéressant. Si tu as des billes sur la motivation des équipiers, sur comment reprendre le contrôle d’une situation conflictuelle au travail qui dégénère, sur la communication verbale et toutes les autres… je suis preneuse ! Continue, à bientôt, Coralie

    Répondre

  2. romlor
    Mai 31, 2012 @ 13:43:12

    Le premier dessin (sur la RSE) est particulièrement bon et terriblement vrai. Article passionnant.

    Répondre

    • Sandra C.
      Mai 31, 2012 @ 15:47:31

      Merci pour ce message motivant ! Effectivement cet article a fait réagir sur les réseaux sociaux….preuve que le mal-être au travail est loin d’être réglé.;;
      vous qui connaissez vous bien la finlande…il parait que ce pays fait partie du top ten ou les gens sont le plus heureux…en savez vous plus ? notamment au niveau des institutions publiques …j’ai un article sur le feu sur cette question bonheur et institutions politiques ….merci d’avance sandra

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  3. motivation au travail
    Sep 03, 2012 @ 13:45:10

    This cartunes are very nice.This video is also good.I like it most.

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  4. Vita
    Sep 07, 2012 @ 11:35:50

    Bonjour,

    Je suis sensible à cette analyse et l’attention apportée depuis peu (et malheureusement après des drames) au mal être au travail.
    Mais quand le mal persiste à qui en parler vraiment ? Les psys nous vont quand même chercher ailleurs (comme la mort d’un proche) et entre nous ils ne peuvent pas faire plus.

    Et je me vois mal aller voir le Président de ma structure pour lui signaler que toute ma joie, ma joie de vivre s’est évanouie, que j’ai envie que tout s’arrête, que je souffre, que je me sens inutile après une ascension professionnelle bien prometteuse pourtant. Mais non …

    Je n’ai plus aucun respect pour mon environnement professionnel à présent. Je m’y suis épanouie, construite. J’étais fière. Aujourd’hui, plus rien de sens, du tout. Plus rien autour de moi. Ma vie personnelle est pourtant des plus belle. Mais comment comprendre qu’elle ne compense pas ma situation professionnelle ?

    Répondre

    • Sandra C.
      Sep 07, 2012 @ 11:53:26

      je comprends parfaitement cet état d’esprit. Lorsqu’on a perdu sa joie de vivre et que nos valeurs personnelles ne sont plus en accord avec notre environnement professionnel…alors il important de se poser la question du changement. Changer de poste, de métier d’entreprise ? cela dépend de votre situation. Pour faire le tri dans tout cela et y voir clair, il est nécessaire selon moi de se demander ce que l’on veut. quelles sont nos talents, et comment les valoriser dans un environnement professionnel qui résonne avec nos valeurs. Ces entreprises existent. il faut juste les trouver. Lister ses valeurs, ses talents, ses compétences, assumer qui on est et trouver l’espace adéquat. la solution peut aussi se trouver dans la création d’entreprise, dans le consulting.
      je vous invite à lire le post sur les femmes inspiratrices de l’économie de demain. J’espère que cela vous sera utile. Des coachs en PNl permettent également d’y voir plus clair.
      Mon ressenti me dit : la vie est trop courte pour mourir un petit feu dans un boulot qui ne nous convient plus. Changer c’est difficile, inconfortable. Changer peut donner l’impression de fuire ses problèmes pour les amener ailleurs. Changer peut aussi être l’opportinué de renaîtrre à soi-même et d’exprimer totalement en toute sécurité son potentiel:)
      je vous souhaite de trouver en vous les bonnes réponses et n’hésitez pas au besoin à me demander ce qu’il faudrait comme infos pour y voir plus clair….

      Répondre

  5. Rétrolien: Comment être heureux au travail ? Rencontre avec le psychologue québécois Jacques Forest ! | 01PSY : Toute la psychologie !
  6. kate
    Juil 09, 2013 @ 11:58:24

    Merci pour cet article très complet qui m’a également permis de découvrir votre blog, que je vais suivre avec plaisir. J’ai également rencontré Jacques Forest lors d’une conférence avec l’ANDRH en mai dernier. J’ai rendu compte de cette conférence sur mon blog cityzenkate.com…que je viens de créer.
    Au plaisir de vous y retrouver.

    Répondre

  7. Rétrolien: Patron contrôlant = patron ignorant | Geneviève Morand - consultante
  8. Marie-Pierre FEUVRIER DEMON
    Juin 10, 2014 @ 12:29:33

    Bonjour
    Merci pour cet article. Bonne nouvelle, pas besoin d’aller jusqu’au Québec si vous voulez des conférences, interventions concrètes ou formation dans vos organisations en France. Je me suis formée en psychologie positive sur l’éducation au bonheur pour le travail, au Québec (doctorat PhD), et j’interviens depuis cette année sur le sujet, conciliant une solide formation scientifique et 20 ans d’expérience professionnelle en formation, accompagnements de projets et management. Je donne notamment une formation pour les cadres de la fonction publique sur le sujet (bonheur et performance) le 27 juin 2014 à Angers : http://www.psychologie-positive.net/IMG/pdf/2014_juin_27_Bonheur_motivation_et_performance_au_travail.pdf, J’ai donné des conf pour des groupes de cadres du privé, l’ISC management Paris etc. Il est vrai qu’il vaut mieux avoir des appuis scientifiques sur ce sujet, car cela garantit que les solutions fonctionnent et ne sont pas des utopies ou des idéologies.

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  9. Nina
    Jan 11, 2015 @ 20:35:37

    tout à fait d’accord avec cet article ! On se rend d’ailleurs compte que celui qui est heureux au travail est avant tout celui qui se sent utile et impliqué dans l’entreprise. J’explique aussi ce fait dans mon article similaire sur la motivation au travail :

    http://boostermavie.com/la-motivation-au-travail/#more-885

    Répondre

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